Il y a dans l’air de notre époque une contraction, comme si le monde, au lieu de s’ouvrir, se repliait sur lui-même. La montée des droites radicales en Occident n’est pas un simple phénomène politique, elle est un symptôme anthropologique profond. Elle traduit, comme l’observe Hartmut Rosa, une perte de résonance avec le monde, une incapacité croissante à se sentir relié, entendu, transformé par ce qui nous entoure. C’est moins une idéologie qu’une expérience de détresse civilisationnelle.
Dans ce contexte, militer pour l’altermondialisme requiert une rupture avec les formes héritées. Il ne s’agit plus simplement de dénoncer l’architecture néolibérale de la mondialisation, mais d’incarner des formes de vie habitables, capables de rivaliser imaginairement avec les promesses séductrices de fermeture. L’enjeu est existentiel, presque charnellement politique.
Comprendre le terrain, au-delà de l’indignation
La première erreur serait de croire que la montée des droites radicales procède uniquement de l’ignorance ou de la manipulation. Raphaël Liogier le montre dans Le mythe de l’islamisation, ces mouvements prospèrent sur un terreau réel de déclassement et de perte de repères. Olivier Roy, lui, parle d’une « insécurité culturelle » qui déborde largement l’économisme et ne peut se réduire à des statistiques. Il y a là une blessure plus archaïque, une expérience de dépossession.
L’altermondialisme court un risque majeur, celui de la posture morale surplombante. En restant dans l’indignation vertueuse, il abandonne le terrain où se nouent réellement les attachements et les peurs. Il doit accepter de descendre dans l’épaisseur du réel, là où les frustrations légitimes s’entrelacent avec des imaginaires toxiques, où la colère juste coexiste avec les replis identitaires. Militer aujourd’hui, c’est donc d’abord écouter. Non pas pour valider chaque colère, mais pour discerner ce qu’elle révèle du monde commun en délitement. C’est une anthropologie de l’écoute, patiente et lucide.
Sortir du piège de la solution technique
Jacques Ellul nous avait prévenus, la technique tend à devenir un système autonome qui impose ses propres logiques. Or, une fraction significative de l’altermondialisme s’est laissée capturer en croyant que des solutions techniques, des plateformes, des innovations sociales « disruptives », suffiraient à inverser les dynamiques de domination.
Mais voici le paradoxe : la montée des droites radicales s’appuie précisément sur une critique implicite de cette abstraction du monde. Elle réintroduit du local, du charnel, du vécu, du sensible, parfois de manière redoutablement exclusive. Elle offre un retour au corps politique, là où l’altermondialisme versait dans l’académisme.
Face à cela, il ne s’agit pas de répondre par plus de technologie, plus de plateforme, plus d’optimisation. Jean-Philippe Pierron propose de réhabiliter une « éthique du sensible », redonner dignité aux expériences incarnées, aux visages, aux voix qui tremblent.
Un mouvement altermondialiste vivant de nos jours ne doit pas seulement produire des analyses fines, il doit produire des lieux où l’on respire ensemble, des visages reconnaissables, des attachements qui tiennent. Cela semble prosaïque, c’est en réalité la politologie la plus radicale.
Faire de la fragilité une force politique
Olivier Hamant, dans ses travaux sur la robustesse du vivant, montre que les systèmes les plus performants ne sont pas les plus verrouillés ou optimisés, mais les plus capables d’absorber les perturbations, d’apprendre, de se plier sans se briser. Cette idée biologique est profondément politique.
Les droites radicales promettent de la solidité, de la pureté restaurée, de la maîtrise retrouvée. L’altermondialisme doit assumer l’inverse, une politique de la fragilité revendiquée, de l’interdépendance visible, de l’imprévisible assumé. Cela signifie accepter que les collectifs soient imparfaits, que les alliances soient instables, que les solutions soient toujours partielles et révisables.
Mais c’est précisément cette vulnérabilité politisée qui peut générer de la confiance réelle, non pas naïve, mais ancrée dans l’honnêteté. Miguel Benasayag appelle cela l’« engagement situé », ne pas prétendre sauver le monde de manière abstraite, mais prendre soin avec des fragments de monde, ici et maintenant, de manière responsable et faillible.
Recréer des imaginaires désirables
L’une des grandes puissances des droites radicales est narrative. Elles racontent une histoire simple, souvent historiquement fausse, mais émotionnellement puissante, celle d’un ordre perdu qu’il suffirait de restaurer. C’est une narration, c’est-à-dire une ouverture de monde.
L’altermondialisme, à l’inverse, souffre d’un déficit structurel d’imaginaire. Il excelle à décrire ce qu’il refuse, il analyse brillamment ce qu’il combat, mais il peine à rendre sensible, presque à faire rêver, ce qu’il propose. Or, comme le rappelle Rosa, nous ne changeons pas de monde uniquement par des arguments serrés, mais par des expériences de résonance, des moments où on pressent qu’une autre vie est possible.
Il faut donc créer, intentionnellement, des espaces où l’on peut éprouver concrètement d’autres manières de vivre, coopératives enracinées, monnaies alternatives, communs créatifs, formes d’entraide qui refusent la logique du don performatif. Ces expériences ne doivent pas rester invisibles ou marginales, cantonnées aux marges festives. Elles doivent devenir racontables, partageables, contagieuses, capables de faire rêver sérieusement.
C’est ici que « poésie sociale » prend toute sa pertinence. La poésie n’est pas un supplément d’âme, une ornementation du discours politique. Elle est une infrastructure symbolique, une manière de se parler qui rend sensible l’invisible, qui transforme l’abstrait en désirable. Elle tisse ensemble, elle retisse du lien.
Déjouer les pièges de la polarisation
La montée des extrêmes s’accompagne d’une logique de confrontation permanente et simplifiée. Les réseaux sociaux amplifient les oppositions binaires, enferment chacun dans des bulles d’affirmation de soi. La nuance devient soupçonnée, la complexité, une faiblesse.
Militer de nos jours exige de résister activement à cette logique de polarisation. Non pas en renonçant au conflit, qui est inévitable et parfois nécessaire, mais en refusant sa simplification réductrice. Cela signifie critiquer fermement les discours de fermeture et d’exclusion, tout en refusant de transformer ceux qui les portent en caricatures, en ennemis ontologiques. Olivier Roy le suggère : il faut distinguer nettement les idéologies des individus qui les portent. Derrière le vote protestataire se cache souvent une fragilité authentique, une blessure sociale réelle, même si les réponses politiques proposées sont toxiques. Comprendre cela change tout dans l’approche.
Ancrer le global dans le local, sans provincialisme
L’altermondialisme a toujours porté une critique globale, systémique. Mais cette critique doit s’incarner dans les territoires, dans les géographies concrètes. Les grandes abstractions, les théories sans visage, ne suffisent plus à mobiliser. Les initiatives locales, lorsqu’elles sont réfléchies, deviennent des laboratoires politiques vivants. Elles permettent de retisser du lien social fissurée, de reconstruire de la confiance éprouvée, de redonner prise sur le monde à ceux qui s’en sentent dépossédés.
Attention cependant à un écueil majeur : le local ne doit pas devenir un repli, une forteresse défensive. Il doit rester ouvert, connecté à d’autres luttes, solidaire avec des mondes lointains. C’est toute la tension fertile entre enracinement et ouverture, entre l’attention au proche et la conscience du global. C’est une écologie, au sens profond.
Conclusion, militer comme une écologie du lien
Militer aujourd’hui, ce n’est plus seulement lutter contre quelque chose, avec le risque de se définir uniquement par la négation. C’est cultiver des relations qui tiennent, réparer les mondes abîmés par l’abstraction et l’accélération, inventer ensemble des formes de vie habitables et justes.
Dans un paysage marqué par la peur et la fermeture croissantes, l’altermondialisme peut sembler fragile, presque naïf. Mais cette apparente fragilité est peut-être sa plus grande force, sa ressource inattendue.
Car là où d’autres promettent des murs, il propose des ponts. Là où certains cherchent la pureté retrouvée, il assume la complexité, l’héritage métissé. Là où la politique se durcit et se militarise, il réintroduit du vivant, du sensible, de la vulnérabilité assume. Et c’est peut-être cela, au fond, la politique de nos jours : ne pas chercher à vaincre contre, mais apprendre à faire tenir avec, ensemble, dans la fragilité.