De l’identité abstraite à l’identité habitée : réussir dans la vie ou réussir sa vie ?

Il existe une différence importante entre réussir dans la vie et réussir sa vie. Réussir dans la vie renvoie souvent à l’acquisition de signes extérieurs de réussite, un diplôme, un métier reconnu, un revenu confortable, une position sociale, une certaine sécurité matérielle. Réussir sa vie désigne une question plus profonde, celle de l’accomplissement, de l’orientation et du sens. Il ne s’agit plus seulement de savoir ce que l’on possède ou ce que l’on devient aux yeux des autres, mais de se demander : vers quoi est-ce que je dirige mon existence ? Qu’est-ce qui mérite réellement mon engagement ?

 

Cette question devient particulièrement vive au moment où l’on entre dans la vie adulte. Il faut choisir une orientation, un métier, un lieu, des relations, parfois une manière d’habiter le monde. Mais ces choix ne sont jamais de simples décisions individuelles. Ils s’appuient sur une histoire, une éducation, une culture, un corps, des rencontres, des blessures, des possibilités et des limites.

Nous avons pourtant tendance à imaginer que nous devrions découvrir notre identité en nous tournant vers l’intérieur, comme si notre véritable nature se trouvait cachée derrière toutes les influences reçues. Nous cherchons alors un désir pur, une vocation authentique, un « vrai moi » qui existerait indépendamment de notre famille, de notre langue, de notre pays, de notre culture, de notre corps et de notre histoire. Cette recherche est compréhensible. Elle exprime le désir légitime de ne pas être réduit à ce qui nous a été transmis. Elle peut même devenir nécessaire lorsqu’une personne cherche à se libérer d’une identité imposée ou d’une histoire familiale destructrice. Mais elle repose parfois sur une illusion, celle d’un sujet qui pourrait se constituer à partir de rien.

Or nous ne commençons jamais par nous-mêmes. Nous arrivons dans un monde qui nous précède. Nous recevons avant même de pouvoir choisir. Et ce que nous recevons ne constitue pas seulement un ensemble d’influences extérieures. Cela forme le milieu à partir duquel nous pouvons devenir quelqu’un. L’identité n’est donc pas seulement une découverte intérieure. Elle est un travail de réception, d’intégration, de discernement et de transformation.

 

Le travail, une dimension de l’identité, mais pas sa totalité

Dans nos sociétés, l’activité professionnelle occupe une place considérable dans la définition de soi. Lorsque des adultes se rencontrent, ils se présentent souvent par leur métier. La question « que fais-tu dans la vie ? » signifie fréquemment : « quelle est ta place sociale ? », « quelle est ta valeur ? », « à quoi sers-tu ? »

Le travail peut pourtant être une source de sens, de compétence, de relations et de contribution au monde. Il peut aider une personne à se réaliser. Mais il devient problématique lorsqu’il absorbe toute l’identité. Une personne ne devrait pas être réduite à son métier, à son niveau de productivité ou à sa capacité de performance. La question « que vas-tu faire plus tard ? » tend parfois à remplacer des questions plus fondamentales :

  • Quel genre de personne veux-tu devenir ?
  • Quel monde souhaites-tu contribuer à construire ?
  • De quelles relations as-tu besoin ?
  • Qu’est-ce qui te rend vivant ?
  • Quelle forme de vie est compatible avec tes valeurs et tes limites ?

La retraite est souvent présentée comme une sortie du monde actif, comme si l’existence perdait sa valeur lorsque le travail cesse. Cela révèle une conception réductrice de l’être humain, identifié à sa fonction économique. Réussir sa vie ne signifie pas nécessairement maximiser sa réussite professionnelle. Cela peut signifier trouver une manière d’habiter le monde qui articule le travail, les relations, le repos, la créativité, la contribution, le soin et la disponibilité. L’activité professionnelle peut faire partie de l’identité. Elle ne doit pas devenir son unique mesure.

 

Les qualités, les défauts et l’identité morcelée

Les exercices qui demandent de citer cinq qualités et cinq défauts semblent simples, mais ils produisent souvent une identité morcelée. Nous nous décrivons comme gentils, drôles, généreux, perfectionnistes, ambitieux, sensibles ou organisés. Mais ces mots ne prennent sens qu’à travers des situations concrètes. La générosité peut être une attention réelle aux autres, mais elle peut aussi devenir une manière de rechercher leur approbation. Le perfectionnisme peut traduire une exigence de qualité, mais aussi une peur de l’échec. La gentillesse peut exprimer une disposition au soin, mais parfois une difficulté à poser des limites. Une qualité n’est pas toujours une qualité dans toutes les situations. Elle peut devenir une force ou une fragilité selon la manière dont elle est vécue. Il est donc préférable de ne pas se réduire à une liste de traits. Nous sommes aussi ce que nous faisons de ces traits, la manière dont nous les développons, les corrigeons ou les mettons au service d’un engagement. L’identité ne se résume pas à un inventaire psychologique. Elle comprend une orientation, une manière de répondre aux situations et une capacité à se transformer.

 

 

L’identité comme lieu d’origine

Pour penser l’identité, il faut commencer par reconnaître une évidence souvent oubliée : aucun être humain ne naît hors sol.

Nous naissons dans une famille, dans une époque, dans un territoire, dans une langue, dans une société et dans une histoire collective. Nous recevons un corps, un nom, une manière de parler, des habitudes, des récits, des gestes, des interdits et des possibilités. Nous ne choisissons pas la famille dans laquelle nous naissons. Nous ne choisissons pas davantage notre langue première, notre milieu social, notre nationalité, notre époque politique, les croyances de notre entourage ou les événements historiques qui traversent notre enfance. Avant même de pouvoir dire « je », nous sommes déjà inscrits dans un ensemble de relations. Nous sommes appelés par un prénom, regardés par des adultes, nourris, éduqués et introduits dans un monde de significations. Cette dépendance première n’est pas une faiblesse. Elle est la condition de notre humanisation. Un enfant ne devient pas humain en se développant seul, mais en étant accueilli dans un univers de langage, de soins et de relations. Il faut donc renoncer à l’image d’un individu qui existerait d’abord en lui-même avant d’entrer ensuite en relation avec les autres. Les relations ne sont pas seulement ce qui nous influence après coup. Elles sont ce qui nous permet de devenir des personnes.

La croissance d’un être vivant peut nous aider à comprendre cette réalité. Une graine contient des possibilités de développement, mais elle ne pousse jamais indépendamment d’un milieu. Elle a besoin d’un sol, d’eau, de lumière, de température, de temps et de soins. Elle possède une capacité interne de croissance, mais cette capacité ne devient effective qu’à travers une relation avec son environnement. Il faut toutefois manier cette comparaison avec prudence. L’être humain n’est pas une plante, et son identité ne se transmet pas de manière génétique comme une simple adaptation biologique. Ce que nous recevons est principalement relationnel, culturel, symbolique et historique. Nous recevons des manières de nommer le monde, des façons d’aimer, de travailler, de croire, de juger, de nous tenir et de nous représenter. Nous recevons aussi des blessures, des peurs et parfois des silences. Ces éléments ne sont pas inscrits dans nos gènes comme des instructions définitives. Ils sont transmis par l’éducation, les institutions, les récits familiaux, les habitudes sociales et les rapports de pouvoir. La situation dans laquelle nous naissons ne détermine donc pas mécaniquement ce que nous deviendrons. Mais elle constitue une condition réelle de notre développement. Une personne ne part pas de rien. Elle part d’un lieu, même lorsque ce lieu est conflictuel, pauvre, violent ou déstructuré. Elle devra parfois s’en éloigner pour pouvoir vivre. Mais même cette prise de distance s’effectue à partir de ce qui a été vécu.

 

Les dimensions de l’identité

Lorsque l’on demande à une personne de se définir en quelques phrases, un phénomène intéressant se produit. Elle peut commencer par des éléments qui semblent évidents, puis découvrir progressivement que la question devient plus difficile. Suis-je mon métier ? Mon caractère ? Mon origine ? Mon sexe ? Ma famille ? Ma religion ? Mon pays ? Mes engagements ? Mes goûts ? Mes blessures ? Mes projets ?

Aucune de ces dimensions ne suffit à elle seule. Pourtant, chacune participe à l’identité.

  1. L’identité personnelle

L’identité personnelle désigne la manière dont une personne se rapporte à la singularité de son propre parcours. Elle comprend son histoire, ses souvenirs, ses expériences, ses goûts, ses convictions, ses aspirations, ses relations, ses qualités, ses fragilités et ses décisions. Elle répond à la question : qui suis-je dans la singularité de mon existence ?

Cette identité comporte une dimension narrative. Nous avons besoin de relier les événements de notre vie afin de pouvoir nous reconnaître dans le temps. Nous racontons ce que nous avons été, ce que nous sommes devenus et ce que nous espérons encore devenir. Mais ce récit n’est jamais totalement définitif. Nous pouvons relire notre enfance autrement, donner une nouvelle signification à une rencontre, comprendre différemment un échec ou découvrir que certaines convictions que nous pensions personnelles avaient été héritées de notre environnement. L’identité personnelle est donc une continuité, mais une continuité vivante. Elle ne consiste pas à rester identique. Elle consiste à pouvoir relier les transformations qui nous traversent.

  1. L’identité collective

L’identité collective renvoie aux appartenances qui relient plusieurs personnes à une histoire, à une mémoire, à une culture ou à un monde commun. Il peut s’agir d’un peuple, d’une nation, d’une génération, d’un territoire, d’une tradition religieuse, d’un groupe professionnel, d’un mouvement politique, d’une communauté culturelle ou d’une association. Elle répond à la question : à quel monde commun est-ce que j’appartiens ?

Une identité collective peut offrir une langue commune, des symboles, des récits, des pratiques et une capacité de solidarité. Elle permet à des personnes séparées par leurs trajectoires individuelles de reconnaître une expérience partagée. Cette dimension est essentielle lorsque des difficultés qui semblaient personnelles se révèlent liées à des structures sociales. Une personne qui se croit seule à subir une discrimination peut comprendre, en rencontrant d’autres personnes, qu’elle fait l’expérience d’un phénomène plus large. La honte privée peut alors devenir une compréhension collective, puis parfois une capacité d’action. Mais l’identité collective n’est pas nécessairement bienveillante. Une communauté peut protéger, mais elle peut aussi exclure. Elle peut demander à ses membres une fidélité excessive, empêcher la critique interne ou produire de nouvelles normes. Il faut donc pouvoir appartenir à un collectif sans être entièrement réduit à lui.

  1. Les identités assignées

Les identités assignées désignent les catégories qu’une société, une institution ou un groupe impose à une personne, indépendamment de la manière dont elle se définit elle-même. Elles répondent à une question qui n’est pas posée par le sujet : que suis-je selon le regard social qui me classe ?

Une identité peut être assignée en fonction de l’origine supposée, de la couleur de peau, du sexe, du genre, de l’âge, de la classe sociale, du handicap, de la religion présumée, de la nationalité, du lieu de résidence ou de l’apparence corporelle. L’assignation n’est pas toujours explicite. Elle agit à travers des stéréotypes, des attentes, des procédures administratives, des habitudes professionnelles, des représentations médiatiques et des comportements ordinaires. Une personne peut être traitée comme étrangère alors qu’elle est née dans le pays où elle vit. Elle peut être jugée fragile en raison de son âge, incapable en raison de son handicap, peu ambitieuse en raison de son milieu social ou dangereuse en raison de son apparence.

Il faut donc distinguer trois éléments :

  • l’identité personnelle, c’est-à-dire la manière dont je me comprends ;
  • l’identité collective, c’est-à-dire les appartenances qui me relient à un monde commun ;
  • l’identité assignée, c’est-à-dire ce que les autres ou les institutions projettent sur moi.

Ces trois dimensions peuvent se renforcer, mais elles peuvent aussi entrer en conflit. Une personne peut revendiquer une appartenance collective tout en refusant les représentations que la société lui associe. Elle peut refuser une identité assignée tout en étant obligée de composer avec ses effets concrets. Elle peut vouloir affirmer sa singularité sans nier les solidarités liées à son histoire.

 

Les identités dans les situations de domination

La distinction entre identité personnelle, identité collective et identité assignée devient particulièrement importante dans les contextes de domination sociale. Les rapports de pouvoir ne déterminent pas seulement l’accès aux ressources. Ils influencent aussi la manière dont les personnes sont vues, entendues et reconnues. Certaines personnes ont plus facilement le droit d’être considérées comme des individus singuliers. Leur parcours peut être complexe, contradictoire, nuancé. D’autres sont plus fréquemment ramenées à une catégorie, une origine, une apparence, un sexe, un quartier ou une condition sociale. Autrement dit, tout le monde ne bénéficie pas de la même possibilité d’apparaître comme un individu. Un membre d’un groupe social dominant peut être perçu comme une personne singulière, avec des goûts, des contradictions et une histoire personnelle. Une personne appartenant à un groupe minorisé peut être renvoyée plus rapidement à son groupe supposé. Cette réduction n’est pas seulement symbolique. Elle peut avoir des conséquences matérielles sur l’accès au logement, à l’emploi, aux soins, à l’éducation, à la parole publique et à la reconnaissance.

La domination agit donc sur deux plans :

  • elle distribue inégalement les ressources et les possibilités ;
  • elle distribue inégalement le droit d’être reconnu comme un sujet singulier.

Certaines personnes doivent d’abord lutter contre les représentations qui les précèdent avant même de pouvoir être entendues pour ce qu’elles disent. La question de l’identité devient alors politique. Qui a le pouvoir de se nommer ? Qui peut se présenter comme universel ? Qui est renvoyé à sa particularité ? Qui est autorisé à parler au nom de tous, et qui doit constamment justifier sa présence ?

 

La tentation moderne de l’identité pure

  1. Le sujet cartésien

La philosophie moderne a accompli un geste décisif en plaçant le sujet pensant au centre de la réflexion. Avec Descartes, l’individu découvre qu’il peut mettre en doute ses connaissances, ses habitudes et ses représentations. Il peut se retirer momentanément de ses certitudes afin d’examiner ce qu’il croit savoir. Le cogito, « je pense, donc je suis », exprime cette certitude minimale. Même si je doute de tout, je ne peux pas douter du fait que je suis en train de douter. La conscience de soi devient alors un point de départ pour la connaissance. Cette découverte possède une portée émancipatrice. Elle signifie que nous ne sommes pas entièrement confondus avec les rôles que l’on nous attribue. Nous pouvons prendre de la distance par rapport à notre milieu, contester certaines normes et refuser certaines autorités. Mais le cogito ne répond pas encore à la question : qui suis-je ? Il établit l’existence d’un sujet pensant, mais il ne dit rien, à lui seul, de son histoire, de ses liens, de ses engagements ou de sa manière singulière d’habiter le monde. Le « je suis » n’est pas encore le « qui je suis ».

  1. La déconstruction comme recherche d’une nature pure

La modernité a parfois prolongé le geste cartésien jusqu’à imaginer qu’il faudrait retirer toutes les déterminations reçues pour atteindre une identité originelle. Il faudrait alors déconstruire successivement la famille, la culture, le pays, la religion, le corps, le genre, les études, le métier, les qualités, les défauts et les représentations sociales. Cette démarche peut avoir une fonction critique légitime. Il est nécessaire de déconstruire les normes qui enferment et les identités assignées qui justifient des rapports de domination. Il est nécessaire de comprendre que certaines représentations de l’homme, de la femme, de la réussite, de la famille ou de la nationalité sont historiquement situées. Néanmoins la déconstruction devient problématique lorsqu’elle suppose qu’il existerait, derrière toutes les appartenances, une identité pure et naturelle, indépendante de toute culture. Que resterait-il si nous retirions tout ce qui nous a constitués ? Il resterait peut-être une conscience, un sujet capable de penser et d’exister. Mais nous ne disposerions plus de ce qui permet de dire ce que cette personne est concrètement.

Nous pourrions dire que l’être humain est un animal raisonnable, mais cette définition ne suffirait pas à exprimer la singularité d’une personne. Elle dit ce qu’est l’être humain en général, non ce que telle personne est dans son histoire particulière. La recherche d’une identité pure risque alors de produire un appauvrissement. En voulant nous débarrasser de toutes nos appartenances, nous ne découvrons pas nécessairement un moi plus authentique. Nous pouvons simplement perdre les médiations qui nous permettent de nous comprendre.

 

Nature et culture, une opposition à dépasser

Il est courant d’opposer la nature et la culture, comme si la première désignait ce qui serait authentique et la seconde ce qui serait artificiel. Cette opposition est trop simple.

L’être humain est naturellement un être de culture. Il naît inachevé et a besoin d’un langage, d’une éducation, de relations et d’institutions pour développer ses capacités. La culture n’est donc pas un ajout extérieur qui viendrait déformer une nature humaine déjà complète. Elle est l’une des manières dont cette nature se réalise. Cela ne signifie pas que toutes les cultures se valent sur tous les plans, ni que toute norme culturelle devrait être acceptée. Certaines traditions peuvent contenir de la violence, de l’exclusion ou des hiérarchies injustes. La culture doit pouvoir être critiquée. Mais cette critique ne se fait jamais depuis un point de vue totalement extérieur à toute culture. Même lorsque nous contestons notre héritage, nous le faisons avec des mots, des concepts et des exigences que nous avons reçus quelque part. Nous ne pouvons pas nous placer entièrement hors de toute histoire pour observer la culture comme un objet étranger. Nous pouvons prendre de la distance, mais cette distance est elle-même rendue possible par une culture, une éducation et des relations. Il faut donc remplacer l’opposition entre nature et culture par une relation plus complexe. La culture façonne l’être humain, mais l’être humain peut aussi transformer sa culture. Nous recevons des formes de vie, puis nous pouvons les interpréter, les corriger et en transmettre d’autres.

 

Recevoir n’est pas subir

Le mot « recevoir » mérite une attention particulière.

Recevoir ne signifie pas accepter passivement tout ce qui nous arrive. Il faut distinguer subir et recevoir. Subir signifie être exposé à une réalité sans pouvoir lui donner de sens ni exercer sur elle une prise. Recevoir implique au contraire une capacité d’accueil, de discernement et d’appropriation. Recevoir une histoire ne signifie pas être obligé de la répéter. Recevoir une culture ne signifie pas devoir en conserver tous les éléments. Recevoir une religion, une famille ou une nation ne signifie pas approuver tous les actes commis en leur nom. Recevoir signifie d’abord reconnaître que quelque chose nous précède et nous constitue, même si nous décidons ensuite de le transformer ou de nous en séparer. Une personne peut recevoir une famille marquée par la violence sans avoir à reproduire cette violence. Elle peut recevoir une tradition religieuse tout en condamnant certains abus commis au nom de cette tradition. Elle peut recevoir une appartenance nationale tout en refusant certaines décisions prises par les dirigeants de son pays.

Il faut cependant reconnaître qu’il est parfois difficile de recevoir une appartenance lorsque celle-ci est associée à la honte, au rejet ou à la violence. Aimer son pays peut être compliqué lorsque les décisions prises en son nom sont injustes. S’identifier à une religion peut devenir douloureux lorsque des crimes sont commis au nom de cette religion. S’identifier à une famille peut être presque impossible lorsque cette famille est marquée par l’abandon, l’inceste, les agressions ou la destruction. Dans ces situations, recevoir ne signifie pas tout réconcilier. Cela signifie pouvoir regarder la réalité sans la nier, distinguer ce qui nous appartient de ce qui ne nous appartient pas, et décider progressivement de ce que nous voulons conserver, transformer ou interrompre. Recevoir peut donc inclure le refus. On peut recevoir une histoire comme une réalité qui nous a façonné, tout en refusant qu’elle définisse entièrement notre avenir.

Recevoir transforme celui qui reçoit. Lorsqu’une personne reçoit véritablement quelque chose, elle ne reste pas exactement la même. Elle doit se déplacer, modifier son regard, ajuster sa manière d’agir. Recevoir une parole, une responsabilité, une blessure ou une vérité oblige parfois à changer de place intérieure. C’est pourquoi recevoir est lié à la croissance. Nous ne grandissons pas seulement en ajoutant des connaissances ou des compétences. Nous grandissons aussi lorsque nous devenons capables d’intégrer ce que nous avons vécu. L’expérience devient alors une part de notre identité, non comme un objet extérieur que nous pourrions simplement ranger, mais comme une réalité qui transforme notre manière de penser et d’habiter le monde. Cette croissance n’est pas toujours positive au sens où elle rendrait automatiquement meilleur. Certaines expériences nous rendent plus méfiants, plus fragiles ou plus défensifs. Certaines blessures limitent nos possibilités. Il serait injuste de transformer toute souffrance en occasion de développement personnel. Mais même lorsque nous ne choisissons pas la transformation, nous devons parfois apprendre à vivre avec ce qui a changé en nous. Recevoir une épreuve ne signifie pas dire que l’épreuve était nécessaire. Cela signifie reconnaître qu’elle a modifié notre situation et que nous devons désormais nous construire à partir de cette nouvelle réalité. Nous ne sommes plus exactement la personne que nous étions avant. Nous pouvons le regretter, pleurer ce qui a été perdu et reconnaître la violence de ce changement. Mais le regret ne suffit pas à nous rendre ce qui n’est plus. Il arrive alors qu’il faille apprendre à se réaliser avec une part de soi qui a été blessée, désillusionnée ou rendue plus vulnérable.

 

L’identité comme intégration

Intégrer ne signifie pas tout rendre harmonieux. Cela signifie pouvoir mettre en relation les différentes dimensions de son existence.

Intégrer, c’est distinguer :

  • ce que nous avons reçu sans le choisir ;
  • ce que nous avons accepté librement ;
  • ce que nous avons reproduit par habitude ;
  • ce que les autres nous ont assigné ;
  • ce que nous revendiquons comme appartenance ;
  • ce que nous voulons transformer ;
  • ce que nous devons refuser ;
  • ce que nous souhaitons transmettre.

Cette distinction permet d’éviter deux erreurs.

La première consiste à croire que nous sommes entièrement déterminés par notre milieu. La seconde consiste à nous imaginer capables de nous produire seuls, sans héritage ni dépendance. Nous sommes davantage que ce que nous avons reçu, mais nous ne sommes jamais indépendants de ce que nous avons reçu. Notre liberté se situe dans cet écart. Elle n’est ni une absence de détermination, ni une soumission à la détermination. Elle est une capacité de reprise.

Cette intégration peut concerner la famille, la culture, le corps, la religion, le pays, les études, les activités et les événements douloureux. Une personne peut reconnaître ce qu’elle doit à sa famille sans en reproduire les violences. Elle peut se reconnaître dans une culture tout en critiquant certaines de ses normes. Elle peut appartenir à une tradition sans renoncer à son jugement. Une personne peut éprouver une difficulté profonde à se reconnaître dans les catégories culturelles disponibles. Cette difficulté ne doit pas être réduite à un simple manque d’intégration. Elle peut signaler un conflit entre le corps, l’expérience intime, le regard social et les normes de genre. L’enjeu n’est pas de forcer une personne à entrer dans une définition préexistante, mais de comprendre ce qui, dans les représentations disponibles, devient inhabitable pour elle. L’intégration n’est donc pas la conformité. Elle est la recherche d’une manière vivable de relier les dimensions de son existence.

 

On ne se découvre pas seulement en soi

Notre culture nous encourage souvent à nous trouver en nous-mêmes. Il faudrait écouter son intuition, analyser ses émotions et découvrir son désir profond. Cette démarche peut être utile, mais elle a ses limites. Nous ne nous connaissons pas toujours par introspection directe. Il existe en nous des possibilités que nous ne pouvons découvrir qu’en agissant.

Une personne peut penser qu’elle n’est pas faite pour prendre la parole, puis découvrir, dans une situation concrète, qu’elle possède une capacité de transmission. Une autre peut se croire destinée à un métier prestigieux et comprendre, après l’avoir exercé, qu’elle s’y sent profondément étrangère. L’action révèle ce que l’introspection ne permet pas toujours de voir. Nous nous découvrons dans nos décisions, nos engagements, nos relations, nos responsabilités, nos échecs et nos manières de réagir. Nous découvrons parfois notre place après l’avoir occupée, et non avant. Il ne s’agit pas d’opposer la réflexion et l’action. La réflexion devient plus juste lorsqu’elle revient sur une expérience réelle.

Après avoir agi, nous pouvons relire ce qui s’est passé :

  • Qu’ai-je ressenti ?
  • Qu’est-ce qui m’a donné de l’énergie ?
  • Qu’est-ce qui m’a épuisé ?
  • Dans quelle activité me suis-je senti pleinement présent ?
  • Qu’est-ce que cette expérience a révélé de mes capacités ?
  • Qu’est-ce qui, au contraire, m’a montré que cette direction ne me convenait pas ?

La connaissance de soi devient alors une interprétation de l’expérience. On ne découvre pas toujours sa vocation avant d’agir. Il faut parfois expérimenter, essayer, se tromper, recommencer et observer ce que ces expériences font naître en nous. La vocation n’est pas nécessairement une voix intérieure parfaitement claire. Elle peut émerger progressivement d’une série d’engagements, de rencontres et de réponses données à des situations concrètes.

 

La base arrière et l’appel du large

Pour avancer, il faut parfois disposer d’une base arrière. L’image est simple : on ne part pas au large sans un port, un bateau, des ressources et des personnes capables de nous soutenir. On ne gravit pas une montagne sans équipement, sans préparation et sans possibilité de revenir. Dans l’existence, la base arrière peut être une relation, un lieu, une famille choisie, une communauté, une compétence, une stabilité matérielle, un accompagnement ou une mémoire intérieure. Elle ne nous empêche pas de partir. Au contraire, elle rend le départ possible. Nous avons souvent besoin d’une sécurité suffisante pour prendre des risques. Une personne qui doit constamment survivre matériellement ou affectivement dispose de moins de liberté pour explorer ses capacités et se projeter dans l’avenir. La question n’est donc pas seulement : quel est mon projet ?

Il faut aussi se demander :

  • De quoi ai-je besoin pour avancer ?
  • Qui peut m’aider ?
  • Sur quelles forces puis-je m’appuyer ?
  • Quelles carences dois-je reconnaître ?
  • Quelles blessures nécessitent encore du soin ?
  • Quels liens me permettent de prendre le large sans me perdre ?

L’appel du large n’est pas une injonction à partir seul. Il devient habitable lorsque l’on sait qu’un lieu existe où l’on peut revenir.

 

Pour une conception relationnelle de la liberté

La liberté ne consiste pas à ne dépendre de personne. Une telle indépendance est impossible. Nous dépendons de notre corps, de la nourriture, des autres, des institutions, de l’éducation, de la santé, du logement, du langage et d’un environnement habitable. La question n’est donc pas de supprimer toute dépendance, mais de distinguer les dépendances qui nous détruisent de celles qui nous font vivre. Dépendre d’une relation de soin n’est pas la même chose que dépendre d’une relation de domination. Recevoir une aide n’est pas la même chose qu’être contrôlé. Appartenir à une communauté n’est pas la même chose qu’être enfermé dans une identité collective.

L’autonomie véritable suppose parfois de pouvoir compter sur les autres. Elle consiste à pouvoir agir avec des soutiens, à recevoir sans perdre toute capacité de décision et à contribuer à son tour à l’existence des autres. Une société qui demande aux individus de se construire seuls tout en détruisant les conditions matérielles, sociales et affectives de leur autonomie produit une contradiction. Elle exalte la responsabilité personnelle, mais refuse de voir les conditions qui rendent certaines trajectoires possibles et d’autres presque impossibles. Il faut donc élargir la question de l’identité. Il ne s’agit pas seulement de demander : « Qui veux-tu devenir ? » Il faut aussi demander :

  • Dans quel environnement peux-tu devenir ?
  • Quelles relations te permettent d’agir ?
  • Quelles assignations limitent tes possibilités ?
  • Quelles ressources sont nécessaires pour que ta liberté ne reste pas théorique ?
  • Quel monde rend certaines vies possibles et d’autres invisibles ?

La liberté personnelle dépend toujours, au moins en partie, de la qualité du monde commun.

 

Devenir soi sans se fabriquer seul

L’individu contemporain est souvent invité à se réinventer en permanence. Il devrait choisir son identité, construire son parcours, optimiser ses compétences, développer son potentiel et transformer chaque difficulté en opportunité. Cette injonction à l’autocréation peut devenir épuisante. Elle donne l’impression que chacun serait entièrement responsable de ce qu’il devient, indépendamment de son origine, de ses ressources et des obstacles rencontrés. Or personne ne se fabrique seul.

Nous devenons nous-mêmes grâce à des médiations, des éducateurs, des amis, des communautés, des livres, des œuvres, des rencontres, des institutions et parfois des adversités. La question n’est pas de savoir si nous sommes autonomes ou dépendants. Nous sommes les deux. Nous sommes capables de choix, mais ces choix s’appuient sur un monde reçu. Devenir soi consiste moins à inventer une identité ex nihilo qu’à travailler avec ce qui a été donné. Cela implique de discerner, de transformer, de refuser et de transmettre. Une société véritablement émancipatrice ne devrait donc pas demander aux personnes d’être seules responsables de leur accomplissement. Elle devrait créer des milieux dans lesquels chacun puisse recevoir suffisamment pour grandir, expérimenter suffisamment pour se découvrir et être reconnu suffisamment pour participer au monde commun.

 

 

Conclusion, recevoir, intégrer, transformer

La philosophie du sujet a eu le mérite de mettre en lumière la conscience, le doute et la liberté. Elle nous a appris que nous ne sommes pas obligés de croire tout ce qui nous a été transmis. Nous pouvons prendre de la distance, réfléchir, contester et choisir. Mais si cette philosophie est interprétée comme la recherche d’une identité entièrement indépendante de toute appartenance, elle conduit à une impasse.

En retirant successivement la famille, la langue, la culture, le corps, les relations, les activités et l’histoire, nous ne découvrons pas nécessairement un moi plus authentique. Nous risquons de ne trouver qu’un sujet abstrait, capable de dire « je suis », mais incapable de répondre pleinement à la question : « qui suis-je ? » L’identité personnelle n’est ni une donnée immobile, ni une invention entièrement libre. Elle se construit dans la relation entre ce que nous recevons et la manière dont nous le reprenons.

Nous avons une identité personnelle, qui renvoie à la singularité de notre histoire. Nous participons à des identités collectives, qui nous relient à des mondes communs et peuvent devenir des ressources de solidarité. Nous subissons aussi des identités assignées, produites par les regards sociaux, les institutions et les rapports de domination.

Nous devons donc apprendre à distinguer :

  • ce qui nous constitue ;
  • ce qui nous enferme ;
  • ce qui nous relie ;
  • ce qui nous est imposé ;
  • ce que nous voulons transmettre ;
  • ce que nous devons interrompre.

Recevoir ne signifie pas tout accepter. Recevoir signifie reconnaître que notre existence a une origine et que nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. Cette reconnaissance n’est pas une soumission. Elle peut devenir le point de départ d’une liberté plus concrète. Nous ne sommes pas libres parce que nous pouvons nous inventer à partir de rien. Nous sommes libres lorsque nous pouvons travailler sur ce qui nous a été donné, lorsque nous pouvons contester les identités qui nous enferment et lorsque nous disposons de relations et de ressources suffisantes pour nous transformer.

Nous ne nous découvrons pas seulement en nous regardant intérieurement. Nous nous révélons dans nos actes, nos engagements, nos relations, nos épreuves et notre manière de répondre à ce qui nous arrive. Il faut parfois essayer pour comprendre. Il faut parfois agir pour se découvrir. Il faut parfois recevoir ce que l’on aurait préféré ne jamais vivre, non pour le justifier, mais pour apprendre à construire la suite de son existence avec cette réalité.

Nous ne sommes ni entièrement déterminés, ni souverainement autonomes. Nous sommes des êtres en devenir, façonnés par des héritages, des relations et des mondes communs, mais capables de reprise et de transformation. Notre identité ressemble moins à une forteresse intérieure qu’à un tissu. Elle est composée de fils anciens, de rencontres, de blessures, de fidélités, de conflits, de décisions et de promesses. Devenir soi, ce n’est pas couper tous les fils. C’est apprendre à discerner ceux qui nous entravent, ceux qui nous relient et ceux que nous voulons, à notre tour, transmettre. C’est recevoir assez pour croître, agir assez pour se découvrir, appartenir sans être enfermé et se transformer sans avoir à renier toute son histoire.