Brutalité cognitive, archaïsmes contemporains et crise du sens
La montée contemporaine des spiritualités dites New Age et des formes multiples de pensée conspirationniste est généralement interprétée comme un signe d’irrationalité croissante, de crédulité collective ou de manipulation informationnelle. Ces lectures, dominantes dans l’espace médiatique et académique, ont en commun de reconduire une posture moralisatrice et surplombante, qui échoue à saisir ce qui se joue réellement dans ces phénomènes.
Cette réflexion propose une hypothèse différente : le New Age et le conspirationnisme ne constituent pas une sortie de la rationalité moderne, mais l’un de ses effets paradoxaux. Ils apparaissent comme des réponses archaïques à une brutalité cognitive propre à la modernité tardive, une brutalité qui ne tient pas à l’excès de raison en tant que telle, mais à l’imposition d’un régime de rationalité unique, logico-instrumental, déconnecté des médiations symboliques nécessaires à l’existence humaine.
Loin de relever d’un simple déficit de pensée critique, ces formes de croyance traduisent une tentative, maladroite mais signifiante, de restaurer du sens, de la cohérence et de la lisibilité dans un monde vécu comme opaque, fragmenté et inhabitable.
La brutalité cognitive comme fait anthropologique
La modernité occidentale s’est construite sur une différenciation progressive des registres de rationalité. Max Weber parlait déjà de la rationalisation du monde, tandis que des penseurs contemporains comme Bernard Stiegler ou Hartmut Rosa ont décrit l’intensification de cette dynamique sous l’effet de la technique, de la vitesse et de la quantification.
La brutalité cognitive émerge lorsque la rationalité logico-instrumentale devient hégémonique : elle prétend dire le vrai, le réel et le légitime, tout en invalidant les registres symboliques, narratifs, mythopoétiques ou spirituels comme non pertinents, voire pathologiques. Cette disqualification ne supprime pas le besoin humain de sens ; elle le refoule.
Anthropologiquement, l’être humain ne peut habiter un monde privé de médiations symboliques. Lorsque celles-ci ne sont plus reconnues socialement, elles réapparaissent sous des formes dégradées, non élaborées, parfois violentes.
Rationalité logique et rationalité symbolique : une distinction structurante
Toute culture humaine articule au moins deux grandes formes de rationalité :
- La rationalité logique, fondée sur la démonstration, la preuve, la falsifiabilité, l’objectivation et la cohérence formelle.
- La rationalité symbolique, qui opère par images, récits, mythes, analogies, rites et métaphores, et qui vise moins l’explication que l’orientation existentielle et le sens.
Dans une épistémologie mature, ces deux rationalités sont distinguées mais articulées. La science n’a pas vocation à produire du sens existentiel, et le symbolique n’a pas pour fonction de décrire le réel physique de manière littérale.
Suivant Miguel Benasayag, on peut dire que la modernité tardive a substitué à cette articulation une logique de maîtrise : le réel n’est plus habité mais traité comme problème à résoudre. Cette mutation produit une souffrance spécifique, non réductible à l’ignorance, mais liée à l’impossibilité de faire monde.
La brutalité cognitive apparaît précisément lorsque cette articulation se défait : soit par écrasement du symbolique par le logique, ce que l’on nomme scientisme, soit, en retour, par une confusion régressive des registres, caractéristique des réponses New Age et conspirationnistes.
Le New Age : ré-enchantement régressif du monde
Les courants New Age se présentent souvent comme une réhabilitation du sens, de la spiritualité et de l’expérience intérieure face à un monde perçu comme froidement matérialiste. Cependant, cette tentative de ré-enchantement repose fréquemment sur une fusion des registres symbolique et logique. Les métaphores spirituelles (énergie, vibration, conscience cosmique) sont traitées comme des descriptions littérales du réel physique. Des concepts scientifiques (quantique, fréquence, champ) sont détournés de leur cadre épistémologique pour servir de validation pseudo-logique à des croyances symboliques. Ce processus n’est pas une ouverture à la complexité, mais une régression vers une pensée magique, au sens anthropologique : une pensée où le symbole est confondu avec la chose, où l’image vaut preuve, où le vécu subjectif se substitue à la démarche critique. Ainsi, le New Age ne rejette pas la science parce qu’elle serait oppressive en soi, mais parce qu’elle résiste à cette fusion archaïque et rappelle la nécessité de distinguer les niveaux de discours.
La pensée conspirationniste : mythisation du réel et refus de l’incertitude
La pensée conspirationniste fonctionne selon une dynamique structurellement proche. Elle propose un récit totalisant, peuplé d’intentions cachées, de forces occultes et de causalités personnalisées. Là encore, le symbolique envahit le registre logique. Le complot devient un mythe explicatif global, donnant sens à l’angoisse, à l’impuissance et à la complexité du monde. Les faits ne sont pas évalués selon leur plausibilité empirique, mais selon leur cohérence narrative et affective. La démarche scientifique, fondée sur le doute méthodique, la probabilité, l’erreur et la réfutabilité, est vécue comme insupportable, car elle ne satisfait pas le besoin archaïque de certitude et de maîtrise symbolique. Le conspirationnisme offre une illusion de lucidité totale, là où la science accepte l’incomplétude.
Une réponse archaïque à la violence épistémique
Qualifier ces phénomènes d’archaïques ne signifie pas les disqualifier moralement, mais les inscrire dans une lecture anthropologique et clinique. Comme l’ont montré Roland Gori et Bernard Stiegler, la modernité néolibérale produit une désymbolisation massive du monde : les récits, les institutions et les médiations symboliques sont remplacés par des protocoles, des normes et des chiffres. Cette désymbolisation s’accompagne d’une prolétarisation du savoir et de l’expérience (Stiegler) : les sujets ne sont plus auteurs de leurs interprétations, mais simples usagers de dispositifs de sens préfabriqués. La brutalité cognitive naît de cette dépossession. Face à cette violence épistémique, certaines subjectivités ne parviennent pas à élaborer une pensée critique intégrative. Elles régressent vers une fusion primitive des registres, caractéristique de la pensée magique : le monde redevient immédiatement lisible, saturé d’intentions, délivré de l’incertitude. Cette régression n’est pas un échec individuel, mais un symptôme culturel.
Dimension clinique : l’archaïque comme tentative de contenance
Du point de vue clinique et anthropologique, le recours à des formes de pensée New Age ou conspirationnistes peut être compris comme une tentative de reconstruction de contenance symbolique dans un monde vécu comme disloqué. La brutalité cognitive ne se manifeste pas seulement par l’excès de rationalisation, mais par l’absence d’espaces de médiation où l’expérience subjective puisse être élaborée.
Lorsque les institutions symboliques (religieuses, politiques, éducatives, narratives) se fragilisent, l’archaïque réapparaît. Non pas comme survivance du passé, mais comme régression fonctionnelle : une manière de faire face à l’angoisse, à l’incertitude et à la perte de maîtrise. À ce titre, ces formes de pensée peuvent être comprises comme des objets transitionnels collectifs, fournissant un récit enveloppant, totalisant et immédiatement signifiant. Cependant, cette fonction contenante se paie d’un coût élevé : la fermeture au doute, l’intolérance à l’ambivalence et la difficulté à soutenir l’incomplétude constitutive du réel.
Dimension politique : gouvernement des nombres et violences épistémiques
La brutalité cognitive s’inscrit dans un contexte politique précis : celui de la gouvernance par les chiffres, les indicateurs, les algorithmes et les procédures. Comme l’ont montré des penseurs critiques contemporains, cette rationalité gestionnaire tend à réduire le vivant, le social et le subjectif à des données exploitables.
Dans ce cadre, la parole profane, l’expérience vécue et les savoirs situés sont disqualifiés. Le conspirationnisme et certaines spiritualités New Age apparaissent alors comme des contre-récits, certes illusoires, mais répondant à une dépossession politique réelle. Ils redonnent une intelligibilité intentionnelle au monde, là où celui-ci est vécu comme opaque et indifférent. Le paradoxe est que ces contre-récits, en rejetant la démarche scientifique et critique, finissent par renforcer les formes de domination qu’ils prétendent combattre, en affaiblissant le socle commun du débat rationnel.
Scientisme et conspirationnisme : deux refus symétriques de la complexité
Une thèse centrale de cette réflexion est que le scientisme et le conspirationnisme ne sont pas des opposés absolus, mais des jumeaux antagonistes. Tous deux refusent la pluralité des régimes de vérité et la conflictualité interprétative.
Le scientisme absolutise la rationalité logique et prétend épuiser le réel par la mesure et le calcul. Il transforme la science en idéologie de légitimation, oubliant que celle-ci est d’abord une pratique située, faillible et historiquement inscrite. Comme le souligne Byung-Chul Han, cette positivité excessive produit une violence douce : tout ce qui échappe à la mesure est perçu comme inutile, irrationnel ou suspect. Le conspirationnisme et certaines formes de spiritualité New Age absolutisent quant à eux le symbolique, transformant le monde en récit intentionnel clos. Dans les deux cas, l’incertitude, le doute et l’incomplétude sont vécus comme insupportables. Ces deux régimes de pensée partagent un même fantasme : celui d’un monde totalement transparent, intégralement lisible, délivré de l’opacité du réel.
Pour une pensée tierce : écologie des rationalités et résistance sensible
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre science et spiritualité, mais de critiquer leurs mauvais régimes respectifs. Le problème n’est ni la science, ni le symbolique, mais leur absolutisation idéologique.
Une pensée tierce suppose la reconnaissance des limites propres à chaque registre : à la science, la description et l’explication du réel physique ; au symbolique, l’orientation du sens, de l’éthique et du rapport au monde. Comme le rappelle Benasayag, il s’agit moins de résoudre que d’habiter les situations.
Cette écologie des rationalités implique également une critique explicite du discours rationaliste moralisateur. Celui-ci, en ridiculisant ou pathologisant les croyances New Age ou conspirationnistes, renforce paradoxalement leur attrait. La disqualification symbolique alimente la défiance et empêche toute élaboration.
Résister à la brutalité cognitive ne consiste pas à imposer plus de rationalité, mais à réouvrir des espaces de parole, de récit et de conflictualité interprétative. Sans ces médiations, la science elle-même se retourne contre le vivant et nourrit les archaïsmes qu’elle prétend combattre.
Conclusion : comprendre plutôt que disqualifier
Le New Age et la pensée conspirationniste ne sont ni de simples erreurs cognitives, ni de pures dérives irrationnelles. Ils constituent des réponses archaïques à une violence épistémique bien réelle : celle d’un monde gouverné par des régimes de rationalité qui ont perdu leur capacité à faire sens.
Les disqualifier au nom d’une rationalité moralisatrice revient à renforcer les conditions mêmes de leur prolifération. Plus la science est brandie comme autorité indiscutable, plus elle se transforme en idéologie ; plus le symbolique est méprisé, plus il revient sous des formes fusionnelles et délirantes.
L’enjeu n’est donc pas de choisir un camp, mais de restaurer des conditions d’habitabilité du monde : des espaces où la science peut exercer sa rigueur sans prétendre à la totalité, et où le symbolique peut déployer sa puissance sans se confondre avec le réel qu’il interprète.
Comprendre plutôt que disqualifier n’est pas un renoncement critique. C’est, au contraire, la condition pour penser les impasses de notre modernité et esquisser une écologie des rationalités capable de résister à la brutalité cognitive sans produire, en retour, ses propres archaïsmes.
Sources :
Brutalité cognitive, rationalité, critique de la modernité
- Stiegler, Bernard La société automatique
- Stiegler, Bernard La misère symbolique
- Rosa, Hartmut Accélération. Une critique sociale du temps
- Weber, Max Le savant et le politique
Désymbolisation, clinique, subjectivité
- Gori, Roland La fabrique des imposteurs
- Gori, Roland La dignité de penser
- Gori, Roland & Del Volgo, Marie-José La santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l’existence
- Han, Byung-Chul La société de la fatigue
- Han, Byung-Chul La société de la transparence
- Benasayag, Miguel La tyrannie des modes de vie
- Benasayag, Miguel & Schmit, Gérard Les passions tristes
- Benasayag, Miguel Résister, c’est créer
Science, épistémologie, critique du scientisme
- Bachelard, Gaston La formation de l’esprit scientifique
- Canguilhem, Georges Le normal et le pathologique
- Latour, Bruno Nous n’avons jamais été modernes