Analyse du mythe du complot et des théories conspirationnistes

  • Le conspirationnisme : analyse de la méthode de raisonnement

 Les visions du grand complot privilégient, (donnes une priorité), parmi tous les facteurs explicatifs d’un événement ou d’un phénomène, ceux qui relèvent

(1) d’une intention

(2) d’un groupe clairement identifiable

(3) dont le contenu est l’anticipation exacte de l’événement en question.

(1) Je considère que les événements historiques sont la résultante d’une combinaison de facteurs : matériels (l’organisation économique, le développement technique, les conditions naturelles, maladies, famines, etc.), culturels (les mentalités, les mœurs, les croyances religieuses d’une époque, etc.) et les intentions des individus (grands hommes, intellectuels, hommes d’Etat, etc.), des groupes (partis, syndicats, associations, lobbies, etc.).

Toute la tâche de l’historien consiste, pour chaque événement, à proposer une thèse sur la proportion de chacun de ces facteurs. Son explication, c’est le « cocktail causal » qu’il propose. La tâche du philosophe est de déterminer si l’on peut proposer, a priori, et pour n’importe quel événement, quelle proportion de chaque facteur constitue la meilleure explication. Les marxistes, par exemple, donneront la priorité aux facteurs matériels. Ceux que j’appelle « les conspirationnistes » proclament la priorité épistémologique des explications par les intentions des acteurs.

(2) Je donne, dans mes explications historiques, une grande importance aux intentions des acteurs. Mais selon moi, ces intentions ne sont jamais motrices de manière isolée et ne sont jamais à elles seules des causes de ce qui arrive : elles se mêlent à d’autres intentions, elles se combinent avec d’autres actions, individuelles ou collectives. L’histoire est un vaste foutoir, il est impossible de déterminer précisément à quelle hauteur a contribué l’action d’un individu ou d’un groupe dans ce qui arrive.

Engels donne une image (dans une lettre, je crois…) pour expliquer comment s’articulent les intentions et actions des différents groupes. C’est celui de la composition de vecteurs. Imagine que l’intention de chaque groupe (ou personne) soit un vecteur. Tous ces vecteurs ont des sens différents. Le développement historique, c’est le sens du vecteur produit de ces vecteurs (je crois que l’on dit : le vecteur qui résulte de la composition des autres vecteurs).

(3) Enfin il me semble que l’attitude conspirationniste a tendance à croire que les groupes agissants ont une conscience parfaitement claire du fonctionnement du monde, ils sont avec lui dans une relation de transparence, et ne souffrent de sa complexité ni dans la compréhension qu’il en ont, ni dans l’action qu’il y mènent. Il n’y a pas ou peu de place pour des déviations d’intentions (le résultat de nos actions n’est pas parfaitement adéquat au but recherché), pas plus que pour le hasard, peu pour les aubaines (événements bénéfiques non attendus) et les échecs (intentions que les événements empêchent de se réaliser).

Tu peux le repérer en lisant les interminables descriptions conspirationnistes des agissements de la famille Rothschild (j’imagine que tu as déjà dû tomber là-dessus), par exemple : tout se passe comme si ses membres maîtrisaient le moindre petit événement du monde, même l’imprévu est récupéré et intégré dans le plan d’ensemble. J’admets leur puissance, mais un tas de trucs arrive et leur arrive sans qu’ils ne l’aient anticipé. Une véritable explication, c’est montrer comment leur propre stratégie se combine avec le cours des choses. Mais supposer que le cours des choses obéit à leur plan, voilà l’erreur. Leur force, ce n’est pas de contrôler les événements, c’est de pouvoir tourner à leur avantage l’imprévu.

Je vais aller plus loin : la stratégie de ces groupes (familles, Etats, entreprises, etc.) est précisément de faire croire en leur toute-puissance, car on sait qu’une telle croyance est auto-réalisatrice ; plus on les croit forts, plus on baisse la garde et on obéit. Je vais donc encore plus loin : en alimentant la croyance en leur toute-puissance (l’idée que « tout se passe exactement comme ils l’avaient prévu »), l’attitude conspirationniste réalise exactement le plan stratégique de ces groupes.

un raisonnement dogmatique :

L’utilisation de la théorie du complot peut donc se rapprocher de la méthode hypercritique : toute contre-argumentation peut sembler faire partie du complot, la personne argumentant étant considérée comme manipulée, voire faisant partie du « complot ». On peut aussi assister à un renversement de la charge de la preuve : c’est au tenant de l’explication rationnelle de montrer qu’il n’y a pas eu complot, et les arguments qu’il profère peuvent passer pour des manipulations supplémentaires. La théorie du complot se justifie ainsi par elle-même et n’a en cela rien de « scientifique ». La certitude préalable de l’existence d’un complot implique l’analyse de toute information et de tout fait au travers du prisme de cette théorie du complot. Ce biais cognitif est nommé biais de confirmation d’hypothèse. En outre, à cause d’un défaut de distinction entre les données exploitées et leur mise en relation, le simple fait que des données authentiques soient « insérées dans la trame » de la théorie du complot peut valider à tort la trame elle-même. L’évocation d’un complot peut donc mener au rétrécissement de l’univers d’analyse d’un fait, puisque ce fait ne sera mis en relation qu’avec d’autres faits issus de la théorie.” 

Diffuser ce genre d’information montre l’adversaire qui est contre nous et nous dit contre qui il faut nous battre. L’ennemi est clairement extérieur. Nous, gentil peuple, avons été manipulé par les méchants 1%. Le but de ce site est donc de montrer quelque soit l’adversaire, comment on a pu faire en sorte (par notre action ou non-action, par notre manière de penser ou de panser, de voir ou comprendre le monde, de mettre ou enlever du sens à nos vies…) qu’on en arrive là. Du coup l’adversaire est à l’intérieur de chacun de nous.

 

 

  • Pourquoi alors tant de personnes apprécient ces théories ?

Alors, que pensez-vous de cette théorie ? Je pense que c’est un mythe. Et qu’est-ce qu’un mythe ? Un mythe n’est pas la même chose qu’un fantasme ou une illusion. Les mythes sont des véhicules de vérité, et cette vérité n’a pas besoin d’être littérale. Les mythes grecs classiques, par exemple, ressemblent à de simples amusements jusqu’à ce qu’on les décode en associant chaque dieu à des forces psychosociales. De cette façon, les mythes apportent de la lumière aux ombres et révèlent ce qui a été réprimé. Ils s’emparent d’une vérité sur la psyché ou la société et la transforment en une histoire. La vérité d’un mythe ne dépend pas du fait qu’il soit objectivement vérifiable. 

Aujourd’hui, le large consensus sur la confiance dans la science et le journalisme est en lambeaux. Je connais plusieurs personnes très instruites qui croient que la terre est plate. En rejetant celles et ceux qui croient en la terre plate ainsi que les dizaines de millions d’adeptes de récits alternatifs moins extrêmes (historiques, médicaux, politiques et scientifiques) comme étant ignorants, nous confondons symptôme et cause. Leur perte de confiance est un symptôme clair de ce qui n’est plus digne de confiance. Nos institutions de production de connaissances ont trahi la confiance du public à plusieurs reprises, tout comme nos institutions politiques. Aujourd’hui, de nombreuses personnes ne les croient pas, même lorsqu’elles disent la vérité. Cela doit être frustrant pour le médecin, le scientifique ou le fonctionnaire scrupuleux. Pour eux, le problème ressemble à un public devenu fou, à une marée montante d’irrationalité anti-scientifique qui met en danger la santé publique. La solution, de ce point de vue, serait de combattre l’ignorance. C’est presque comme si l’ignorance était un virus (en fait, j’ai déjà entendu cette phrase) qui doit être contrôlé par le même type de quarantaine (par exemple, la censure) que celle que nous appliquons au coronavirus.

Ironiquement, un autre type d’ignorance imprègne ces deux efforts : l’ignorance du terrain. Quel est le tissu malade sur lequel le virus de l’ignorance se développe ? La perte de confiance dans la science, le journalisme et le gouvernement reflète leur longue corruption : leur arrogance et leur élitisme, leur alliance avec les intérêts des grandes entreprises et leur suppression institutionnalisée de la dissidence. Le mythe de la conspiration incarne l’émergence d’une profonde déconnexion entre les postures publiques de nos dirigeants et leurs véritables motivations et projets. Il témoigne d’une culture politique opaque pour le citoyen ordinaire, d’un monde de secrets, d’images, de relations publiques, de propagande, d’optiques différentes, de points de discussion, de gestion de la perception, de gestion narrative et de guerre de l’information. Il n’est pas étonnant que les gens soupçonnent qu’une autre réalité opère derrière les rideaux.

Le mythe du complot donne une forme narrative à une intuition authentique selon laquelle une puissance inhumaine gouverne le monde. Quelle pourrait être cette puissance ? Le mythe du complot situe ce pouvoir dans un groupe d’êtres humains malveillants (qui prennent les commandes, et dans certaines versions, d’entités extraterrestres ou démoniaques). Il y a là un certain réconfort psychologique, car il y a maintenant quelqu’un à blâmer dans un récit qui nous est familier.
Cette conspiration serait alors le symbole des systèmes ou des idéologies, et non dans un groupe de conspirateurs. C’est moins gratifiant psychologiquement, car nous ne pouvons plus facilement nous identifier comme bons luttant contre le mal ; après tout, nous participons nous-mêmes à ces systèmes, qui imprègnent toute notre société.

une partie de chaque personne souhaite que le problème soit une bande de conspirateurs ignobles. Pourquoi ? Parce qu’alors les problèmes de notre monde seraient assez faciles à résoudre, du moins en principe. Il suffirait de mettre en lumière et d’éliminer ces méchants. C’est la formule qui prévaut à Hollywood pour redresser les torts du monde : un champion héroïque affronte et vainc le méchant, et tout le monde vit heureux pour toujours. Les théories du complot s’inspirent du même modèle, mais elles font appel à une orthodoxie inconsciente. Elles émanent du même panthéon mythique que les maux sociaux qu’elles dénoncent. On pourrait appeler ce panthéon « Séparation », et l’un de ses principaux motifs est la guerre contre l’Autre.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de germe – ou de conspiration. Le Watergate, le COINTELPRO, l’Irangate, le Vioxx de Merck, la dissimulation de l’explosion de la Pinto par Ford, la campagne de corruption de Lockheed-Martin, la vente en connaissance de cause de sang contaminé par le VIH par Bayer et le scandale Enron démontrent que des conspirations impliquant des élites puissantes existent. Mais aucun de ces faits n’est un mythe : un mythe est quelque chose qui explique le monde ; il est, mystérieusement, plus grand que lui-même. Le mythe du complot dont je parle ici, cependant, est bien plus vaste que tous ces exemples spécifiques : c’est que le monde tel que nous le connaissons est le résultat d’une conspiration, avec les Illuminati ou les contrôleurs comme dieux du mal. Pour les croyants, il devient un discours totalisant qui projette chaque événement dans ses propres termes.

 

  • De quoi ces théories sont-elles le symptôme ?

Qu’est-ce qui fait que la grande majorité de l’humanité se conforme à un système qui conduit la Terre et l’humanité à la ruine ? Quelle puissance nous tient en main ? Il n’y a pas que les théoriciens du complot qui sont captifs d’une mythologie. La société dans son ensemble l’est aussi. Je l’appelle la mythologie de la Séparation : moi séparé de vous, la matière séparée de l’esprit, l’Humain séparé de la Nature. Elle nous tient en tant que moi discret et séparé dans un univers objectif de force et de masse, d’atomes et de vide. Parce que nous sommes (dans ce mythe) séparés des autres personnes et de la nature, nous devons dominer nos concurrents et maîtriser la nature. Le progrès consiste donc à accroître notre capacité à contrôler l’Autre. Le mythe raconte l’histoire humaine comme une ascension d’un triomphe à un autre, du feu à la domestication, de l’industrie aux technologies de l’information, au génie génétique et aux sciences sociales, promettant un paradis de contrôle à venir. Ce même mythe motive la conquête et la ruine de la nature, en organisant la société pour transformer la planète entière en ressources financières — aucune conspiration n’est nécessaire.

La mentalité de guerre sature notre société polarisée, qui envisage le progrès comme une conséquence de la victoire — victoire sur un virus, sur les ignorants, sur la gauche, sur la droite, sur les élites psychopathes, sur les élites libérales…. Chaque camp utilise la même formule, et cette formule nécessite un ennemi. Alors, obligeamment, nous nous divisons entre Nous et Eux, épuisant 99% de nos énergies dans une lutte à la corde infructueuse, sans jamais soupçonner que le véritable pouvoir maléfique pourrait être la formule elle-même.

 

 

  • Un appel à l’humilité

Avez-vous déjà remarqué que les événements semblent s’organiser d’eux-mêmes pour valider la vision que vous avez sur le monde ? Le biais de sélection et le biais de confirmation expliquent ce phénomène. Le lien intime et mystérieux entre le mythe et la réalité signifie que la croyance n’est jamais réellement l’esclave des faits. Passer d’une certitude à l’autre, c’est sauter la terre sacrée de l’incertitude, de l’ignorance, de l’humilité, dans laquelle des informations véritablement nouvelles peuvent arriver. Ce qui unit les experts de toutes les tendances, c’est leur certitude. Qui est digne de confiance ? En fin de compte, c’est la personne qui a l’humilité de reconnaître quand elle a eu tort.

À ceux qui rejettent catégoriquement toute information qui remet sérieusement en cause la médecine conventionnelle, les politiques de confinement, les vaccins, etc., je demande : « Avez-vous besoin de murs aussi hauts autour de votre royaume ? Serait-il si dangereux de visiter un autre royaume, guidé non pas par votre propre ministre loyal mais par les partisans les plus intelligents et les plus accueillants de l’autre côté ?  Trouvez les médecins et scientifiques conventionnels les plus scrupuleux possibles et plongez dans leur monde. Adoptez l’attitude d’un invité respectueux, et non d’un espion hostile. Si vous faites cela, je vous garantis que vous rencontrerez des données qui remettront en question tout récit que vous aurez présenté. La splendeur de la virologie conventionnelle, les merveilles de la chimie que des générations de scientifiques ont découvertes, l’intelligence et la sincérité de la plupart de ces scientifiques, et le véritable altruisme des travailleurs de la santé en première ligne qui n’ont aucun conflit d’intérêt politique ou financier face à un risque grave pour eux-mêmes, doivent faire partie de tout récit satisfaisant.

Dans le tourbillon des récits concurrents et des mythologies disjointes qui les sous-tendent, nous pouvons chercher une action qui ait un sens, quel que soit le côté qui a raison. Nous pouvons remettre en question des hypothèses que les deux camps considèrent comme allant de soi, et poser des questions qu’aucun des deux camps ne pose. Si nous ne nous identifions à aucun des deux camps, nous pouvons recueillir des informations auprès des deux parties. En généralisant à la société, en faisant entendre toutes les voix, y compris celles des marginaux, nous pouvons construire un consensus social plus large et commencer à guérir la polarisation qui déchire et paralyse notre société.

références : 

cours de philosophie et de psychologie sociale

https://charleseisenstein.org/essays/the-conspiracy-myth/