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Cheminer pour une autoréalisation personnelle : un piège invisible ?

De nos jours, la question d’une vie épanouie est bien souvent réduite aux ressources que l’on dispose pour extérioriser nos désirs d’épanouissement. Quelles sont les répercussions de cette vision autant socialement qu’individuellement ?

Une vie basée sur un bonheur à auto-réaliser et à faire évoluer au fur et à mesure de notre « développement personnel » en toute liberté entraîne une réflexion. Si je n’ai pas de direction vers ce qui est pour moi une vie bonne, mais un désir de pouvoir me réinventer, me dépasser sans cesse, alors il me faut une grande liberté pour le faire. En effet, si nous supposons que nos objectifs de vie ne sont pas fixés « a priori », mais ils sont toujours modifiables, il semble alors important d’élargir au maximum notre horizon et nos possibilités. Étendre son accès au monde par l’argent, le savoir, les relations, développer ses capacités, étendre ses réseaux etc, devient alors indispensable à tout bon épanouissement personnel. C’est la stratégie de vie qu’il convient d’adopter dans une condition d’incertitude de chemin de vie ou d’ouverture totale à toutes les possibilités. 

Cette vision de l’autoréalisation personnelle se retrouve alors comme fondement d’une société qui tient sur la proposition d’enrichissement sous toutes ses formes.

Plus je me construis au fur et à mesure de mon développement personnel, plus je mets l’importance sur le fait de pouvoir me renouveler, me transformer, plus il me faudra alors des moyens (souvent financier) pour réaliser les différentes orientations qui s’ouvriront à moi à ce moment-là de mon existence.  De plus, si l’autonomie est chez moi un point fondamental, cela demande là aussi des moyens pour pouvoir la réaliser. Dans notre culture occidentale, le meilleur moyen de pouvoir faire ce que l‘on désire, d’avoir la possibilité de réaliser mes envies ou directions personnelles, passe alors par l’argent. C’est le moyen le plus efficace pour réaliser un objectif et avoir la possibilité et le choix de réaliser tous les objectifs qui seraient les plus pertinents pour moi. C’est alors que nous rencontrons un paradoxe social.

Critique sociale dans la structure occidentale de l’autoréalisation :

Nous avons de plus en plus des personnes critiquent envers notre société. Cette société qui place l’argent au centre (voir le dieu « argent » pour certains), cette société de consommation qui oublie le fond et le sens des choses, qui pousse à une normalisation importante pour rentrer dans le cadre consommable. Ces mêmes personnes proposent alors de prendre un chemin alternatif pour construire une autonomie en lien avec des valeurs plus profonde, plus solidaire. Il se dessine alors 2 chemins : un collectif et un plus individuel d’autonomie. Sans cadre précis autre que sortir d’un cadre fermé pour aller vers une ouverture qui laisse la place à tous les possibles. Et pour réaliser cela, il est important d’avoir des ressources (l’argent, le savoir, les relations, développer ses capacités, étendre ses réseaux). Et nous nous retrouvons dans un cadre qui demande une accumulation de ressources pour ouvrir le choix des possibles face à l’alternative. Et plus le choix est ouvert, plus on va dans une direction du tout est possible, plus il est important d’accumuler des ressources pour ne pas s’enfermer ou se limiter concrètement. Et c’est alors qu’avec un léger pas de côté nous réalisons que la critique d’accumulation de ressources d’une société se retrouve comme noyau structurant dans les alternatives qui veulent s’en éloigner. Cela pour une raison fondamentale : la question du cadre accepté. Plus le cadre est large (tout est possible) plus il me faut des ressources pour y accéder (voir la problématique du manque de cette « ressource » que l’on nomme le temps). Dans les conditions d’une stabilisation dynamique interne, focaliser l’énergie de sa conduite de vie sur l’état de ses ressources devient le véritable impératif catégorique de qui veut conserver ses chances de vivre la vie qu’il s’est choisie.

La modernité par la place donnée à la liberté comme base fondamentale d’autoréalisation personnelle et réalisation collective, à remplacer le rapport relationnel au monde à la recherche d’accumulation de ressources pour pouvoir goûter tous les rapports relationnels possibles, ne laissant de fait plus la place et le temps pour goûter ce qui est déjà présent. Sur cette toile de fond, on ne s’étonnera plus que des guides de développement personnel, ouvrages consacrés au bonheur et à la vie bonne, accordent tant d’importance aux ressources personnelles. Nous nous enfermons ainsi dans des stratégies d’extension de notre accès au monde et ainsi de domination de ce même monde. La modernité en restant neutre et relayant au cercle privé la question de ce qu’est une vie bonne, en est venue souvent involontairement à promouvoir elle-même ce primat des ressources. À  refuser de statuer sur ce qu’est une vie bonne, la politique et les sciences en sont réduits à mesurer les inégalités de ressources. Cela n’a rien d’étonnant qu’aux questions du genre : « Avez-vous actuellement une vie heureuse, êtes vous globalement satisfait de votre vie ? ». Les personnes interrogées se retrouvent à répondre en considérant l’état de leurs ressources : « je suis en bonne santé, j’ai un bon revenu, le statut social que je désire, beaucoup d’amis, oui, je dois donc être heureux » ou inversement.  

Quelle véritable alternative peut-il alors exister ?

Faut-il alors supprimer tout cheminement personnel et désir d’autoréalisation personnelle ? Revenir à une vision théologique qui posait au niveau du collectif le chemin et la voie à suivre pour tout le monde ? Ceci n’est en rien la conclusion que je souhaite apporter. Mais comme bien souvent, c’est dans la juste mesure, le milieu que peut surgir une réponse des plus pertinente. C’est justement parce que l’horizon éthique de la modernité nous prive de la possibilité de répondre philosophiquement à la question du bonheur et de la vie réussit, que les débats de la philosophie politique et pratique se sont principalement portés sur les questions de justice distributive.  Qu’il soit question d’égalité des chances ou d’égalité de résultat, et quel que soit le critère mis en avant (besoin, performance, équité…). Attention ces points sont tout aussi important, un autre type d’être dans le monde est possible collectivement, mais il ne pourra résulter que d’une évolution politique, économique et culturelle à la fois simultané et concerté. 

En ce qui concerne de la démarche personnelle, Il devient important de penser notre relation au monde dans notre présent. Penser aujourd’hui ce qui est le plus important pour moi au niveau le plus concret et non juste conceptuel (voir les idées : d’amour, de liberté, d’autonomie, en se  demandant en quoi ces valeurs peuvent être des leviers pour aller vers ce qui raisonne le plus en moi au niveau individuel et collectif). C’est-à-dire faire des choix de direction à suivre (pour accumuler le simple nécessaire) pour être en relation avec la vie de la manière qui nourrira le plus. Pour retrouver la relation entre moi et le monde le plus directement possible sans repousser cette étape en cherchant à accéder à un tout, hypothétique, relatif et alors limitant dans le temps notre relation avec le réel. La véritable évolution sociale et personnelle serait donc de basculer d’une vision constructive et distributive des ressources, à une véritable philosophie de la relation au monde qui est bien souvent la source d’une vie vécue comme épanouissante. 

 

Pour aller plus loin :

“Résonance : une sociologie de la relation au monde” de Hartmut Rosa