Il y a, au cœur de notre époque, une fatigue sourde face aux formes multiples de domination : institutions verticales, bureaucraties désincarnées, pouvoirs économiques opaques, normes sociales intériorisées. L’anti-autoritarisme naît de cette fatigue, mais aussi d’une intuition plus ancienne : celle que l’humain ne se réalise pas dans la soumission, mais dans la co-construction du monde commun.
Plus qu’un simple rejet de l’autorité, l’anti-autoritarisme est une démarche, presque une ascèse politique et existentielle, qui cherche à désapprendre les réflexes de domination et d’obéissance pour réinventer des formes de vie partagées, horizontales, et responsables.
Aux sources : une tradition plurielle et vivante
L’anti-autoritarisme ne surgit pas ex nihilo. Il s’inscrit dans une constellation d’héritages.
On pense bien sûr à l’anarchisme classique de Bakounine à Kropotkine, qui posait déjà que l’ordre peut émerger sans commandement central, à partir de l’entraide. Kropotkine montrait que la coopération est tout autant un moteur du vivant que la compétition. Mais il faut élargir la généalogie. Cornelius Castoriadis parlait d’autonomie comme capacité d’une société à se donner ses propres lois, contre toute hétéronomie imposée. Dans L’institution imaginaire de la société, il insistait sur cette puissance créatrice du collectif. David Graeber, anthropologue et militant, a quant à lui exploré les formes concrètes d’organisations non hiérarchiques, notamment dans Dette : 5000 ans d’histoire et Bullshit Jobs, révélant combien nos structures actuelles reposent souvent sur des hiérarchies absurdes, déconnectées de toute utilité sociale. Edgar Morin nous invite à penser la complexité : aucune société ne peut être réduite à une pure horizontalité. Toute organisation implique des régulations, des tensions, des contradictions. L’anti-autoritarisme, dans cette perspective, n’est pas un état pur, mais une dynamique fragile à cultiver. Enfin, des penseurs contemporains comme Jérôme Baschet ou Abdennour Bidar insistent sur la nécessité de retisser le lien social dans une perspective post-capitaliste et spirituelle, où l’autorité ne serait plus domination mais autorisation mutuelle à exister.
Les forces : une politique de la dignité et de la responsabilité
Si l’anti-autoritarisme touche juste, ce n’est pas seulement parce qu’il conteste des structures oppressives ; c’est parce qu’il réactive une anthropologie implicite de l’humain comme être de relation, de capacité, et de co-création. Il ne dit pas simplement « non » à l’autorité, il dit « oui » à une certaine idée de la dignité incarnée.
Chez Cornelius Castoriadis, la dignité ne se réduit pas à un statut moral abstrait : elle est puissance instituante, capacité de participer à la création des normes qui nous gouvernent. L’anti-autoritarisme, dans cette perspective, ne vise pas l’absence de règles, mais leur appropriation collective. Il y a ici une rupture fondamentale avec les sociétés hétéronomes, où les lois sont vécues comme extérieures, imposées, indiscutables. Mais cette dignité est exigeante. Elle suppose ce que Miguel Benasayag appelle une montée en puissance existentielle : sortir de la position de simple exécutant ou de victime pour redevenir acteur situé. Cela implique d’assumer l’incertitude, le conflit, l’inachèvement. Une organisation horizontale n’est pas un refuge ; c’est un espace de friction créative.
Dans cette logique, la responsabilité cesse d’être une charge verticale (« répondre devant une autorité ») pour devenir une responsabilité distribuée. Chacun est responsable non seulement de ses actes, mais de la qualité du lien qu’il contribue à tisser. Cela rejoint les travaux de David Graeber sur les formes d’organisation où l’obligation morale naît de la relation elle-même, et non d’un commandement extérieur.
On pourrait parler ici d’une éthique de la présence : être là, réellement, dans le collectif, non pas comme un rouage interchangeable mais comme une singularité engagée. Bernard Lahire nous rappelle que chaque individu est traversé par des dispositions multiples ; l’anti-autoritarisme, lorsqu’il est bien compris, permet à cette pluralité de s’exprimer sans être écrasée par des rôles rigides.
Il y a aussi une dimension souvent sous-estimée : la joie politique. Non pas une euphorie naïve, mais ce que Spinoza appelait une augmentation de la puissance d’agir. Participer à une décision, voir émerger une solution collective, expérimenter la confiance mutuelle tout cela produit une forme de joie sobre, mais profonde. Une joie qui n’est pas consommée, mais co-produite.
Enfin, l’anti-autoritarisme ouvre une possibilité essentielle dans notre époque marquée par la défiance : il permet de reconstruire la légitimité par le bas. Dans des sociétés où les institutions sont souvent perçues comme lointaines ou illégitimes, la participation directe devient un antidote à la désaffiliation. Mais attention : cette force peut se retourner en faiblesse si elle n’est pas accompagnée. La dignité sans structures de soutien peut se transformer en injonction à l’autonomie, épuisante. Il ne suffit pas de décréter la responsabilité pour qu’elle advienne ; elle se cultive, se forme, se soutient.
Les limites : entre idéal et réalité
Mais il serait naïf et même dangereux de sanctifier l’anti-autoritarisme.
Première limite : le déni des rapports de pouvoir. Comme le rappelle Michel Foucault, le pouvoir ne disparaît jamais ; il circule, se transforme, s’infiltre. Une organisation qui se prétend sans hiérarchie peut en réalité produire des dominations informelles, plus difficiles à identifier et à contester.
Deuxième limite : la fatigue démocratique. La prise de décision horizontale demande du temps, de l’énergie, des compétences relationnelles. Tout le monde n’a pas toujours la disponibilité ou le désir de s’y engager. Le risque est alors de voir émerger une minorité active qui capte, de fait, le pouvoir. Edgar Morin nous met en garde contre les pensées simplificatrices : abolir toute autorité peut conduire à une autre forme de désordre, voire à la loi du plus fort.
Enfin, il y a une tension interne : vouloir supprimer l’autorité tout en maintenant des normes communes. Car toute vie collective implique des règles la question n’est donc pas tant de supprimer l’autorité que de la transformer.
Vers un anti-autoritarisme relationnel : tisser plutôt que détruire
Il y a une illusion fréquente dans certaines formes d’anti-autoritarisme : croire que la liberté naît spontanément de la disparition des structures. Comme si, une fois les murs abattus, le jardin humain se mettait naturellement à fleurir. Or, comme nous y invite Edgar Morin, toute organisation vivante est tension entre ordre et désordre, entre structuration et émergence. Supprimer l’autorité ne supprime pas le besoin d’organisation ; cela le rend simplement plus complexe, plus diffus. D’où la nécessité de penser un anti-autoritarisme non pas comme une entreprise de démolition, mais comme un travail de tissage.
Tisser, cela signifie d’abord reconnaître que nous sommes déjà pris dans des réseaux de dépendances. L’individu autonome absolu est une fiction moderne. Nous sommes, pour reprendre une intuition de Jérôme Baschet, des êtres de relations situées, inscrits dans des milieux de vie. L’enjeu n’est donc pas de se libérer de toute contrainte, mais de transformer la qualité de ces contraintes. Dans cette perspective, l’autorité peut être repensée non comme domination, mais comme fonction émergente du collectif. Une parole peut faire autorité non parce qu’elle est imposée, mais parce qu’elle est reconnue comme légitime, située, révisable. On retrouve ici l’idée d’Abdennour Bidar d’une « autorisation mutuelle » : nous nous autorisons les uns les autres à exister, à proposer, à guider temporairement.
Cela suppose des dispositifs concrets : des formes de gouvernance partagée, des espaces de régulation des conflits, des pratiques de délibération. L’horizontalité n’est pas l’absence de structure ; c’est une structure consciente d’elle-même, capable de se transformer.
Mais le tissage est aussi un art fragile. Il demande du temps, de l’attention, une certaine lenteur. À rebours de l’accélération contemporaine décrite par Hartmut Rosa, il invite à ralentir pour rendre possible la relation.
Il implique également une écologie des affects. Car les collectifs ne sont pas faits que d’idées, mais de peurs, de désirs, de blessures. Ignorer cette dimension, c’est laisser les rapports de pouvoir se reconstituer sous forme de tensions informelles. Le tissage relationnel suppose donc une capacité à accueillir le conflit sans le nier ni le laisser détruire.
Enfin, il faut affronter une question délicate : celle de la limite. Un collectif anti-autoritaire doit-il tout accepter ? Comment gérer les comportements destructeurs sans réintroduire une forme d’autorité coercitive ? Ici, le convivialisme offre une piste précieuse : poser comme principe non négociable le refus de la démesure ce que les Grecs appelaient l’hybris. Il ne s’agit pas de supprimer toute contrainte, mais de limiter ce qui détruit le commun. Ainsi, l’anti-autoritarisme relationnel ne cherche pas un monde sans règles, mais un monde où les règles sont vivantes, discutées, ajustées. Un monde où le pouvoir circule sans se figer.
Au fond, ces deux dimensions, dignité/responsabilité et tissage relationnel, ne sont pas séparées. Elles forment une tension féconde. Sans dignité, le tissage devient dépendance. Sans tissage, la dignité devient isolement. L’anti-autoritarisme, dans sa version la plus aboutie, pourrait alors être compris comme une écologie politique des relations humaines : un effort pour créer des milieux où chacun peut déployer sa puissance d’agir sans écraser celle des autres. Ce n’est pas une promesse de simplicité. C’est un apprentissage collectif, toujours inachevé, toujours à recommencer.
La solidarité n’est pas une vertu morale secondaire, ni un supplément d’âme charitable, elle est une condition anthropologique de l’existence humaine. Loin de l’image caricaturale d’un individualisme désordonné, l’anarchisme propose au contraire une vision dense, presque organique, du lien social : une société où l’autonomie de chacun ne s’oppose pas au collectif, mais en émerge.
Comme l’écrit Pierre Kropotkine, la coopération n’est pas une anomalie dans la nature, mais un principe évolutif majeur. Contre la lecture simplifiée du darwinisme social, il montre que les espèces, humaines comprises, prospèrent davantage par l’entraide que par la compétition. La solidarité devient alors une force vitale, une écologie des relations.
Mutualisme : l’économie comme réciprocité
Le mutualisme, théorisé notamment par Proudhon, prolonge cette vision sur le terrain économique. Il ne s’agit pas seulement de redistribuer les richesses, mais de refonder les conditions mêmes de leur production et de leur circulation.
Dans Qu’est-ce que la propriété ? Proudhon affirme : « La propriété, c’est le vol ». Mais cette formule célèbre est souvent mal comprise. Elle ne condamne pas toute forme d’appropriation, mais critique la propriété comme pouvoir d’exclusion et de domination. En réponse, le mutualisme propose des structures où les individus s’associent librement pour produire, échanger et décider ensemble, coopératives, banques du peuple, systèmes de crédit mutuel. Le marché n’est pas aboli, mais transformé : il devient un espace de réciprocité plutôt que de prédation.
Solidarité sans surplomb
Là où l’anarchisme se distingue profondément des traditions socialistes étatiques, c’est dans son refus du monopole institutionnel de la solidarité. L’État-providence, bien qu’ayant permis des avancées sociales réelles, tend à produire une solidarité abstraite, bureaucratisée, parfois dépolitisée. Miguel Benasayag insiste sur cette dérive contemporaine : une société où les individus sont réduits à des “usagers” ou des “bénéficiaires”, dépossédés de leur capacité d’agir. L’anarchisme, à l’inverse, valorise une solidarité immanente, enracinée dans les pratiques quotidiennes, dans les territoires, dans les relations concrètes. Il ne s’agit pas de supprimer toute institution, mais de les repenser comme des formes ouvertes, réversibles, co-construites. Cornelius Castoriadis parlerait ici d’une société autonome, capable de s’auto-instituer consciemment.
L’entraide comme praxis : une politique du quotidien
Ce qui frappe dans l’anarchisme, c’est que la solidarité n’est pas seulement un horizon théorique : elle est une pratique immédiate. Des réseaux d’entraide aux zones autonomes, des coopératives aux systèmes d’échange locaux, elle s’incarne dans des formes multiples, souvent fragiles, mais profondément transformatrices. David Graeber, dans Fragments d’une anthropologie anarchiste, souligne que ces pratiques ne sont pas marginales : elles constituent déjà la trame invisible de nos sociétés. Chaque fois que nous coopérons sans contrainte, que nous partageons sans calcul strict, nous faisons l’expérience d’un autre mode d’organisation sociale. On pourrait dire, avec Jérôme Baschet, que ces expériences ouvrent des « brèches » dans le capitalisme non pas comme des utopies lointaines, mais comme des présences déjà-là.
Tisser le commun : une éthique relationnelle
Dans une perspective plus contemporaine, inspirée par le convivialisme ou par Abdennour Bidar, la solidarité anarchiste peut être comprise comme un art de tisser. Tisser des relations, des interdépendances conscientes, des formes de vie partagées qui respectent à la fois la singularité et le commun.
Bernard Lahire nous rappelle que les individus sont pluriels, traversés par des logiques sociales multiples. Dès lors, une solidarité authentique ne peut être uniforme : elle doit être située, différenciée, attentive aux contextes. Elle est moins un principe abstrait qu’un travail patient d’ajustement.
Limites et tensions : une lucidité nécessaire
Il serait pourtant naïf d’idéaliser ces formes. L’anarchisme se heurte à plusieurs défis :
- La durabilité des structures mutualistes face aux logiques de marché globalisé
- Les asymétries de pouvoir qui peuvent réapparaître même dans des organisations horizontales
- La difficulté à articuler échelles locales et coordination globale
Comme le dirait Edgar Morin, toute pensée du social doit intégrer la complexité, les contradictions, les boucles de rétroaction. La solidarité anarchiste n’est pas une solution miracle, mais un processus fragile, toujours à réinventer.
des idées incarnées dans les mondes vécus
Si la pensée anarchiste peut parfois sembler suspendue dans une constellation théorique de Proudhon à Kropotkine elle ne prend véritablement sens que lorsqu’elle s’éprouve dans des formes de vie concrètes. La solidarité anarchiste n’est pas un concept, mais une texture vécue, une manière d’habiter le monde ensemble, souvent fragile, toujours située. Approfondir cette question implique donc de descendre du plan des principes vers celui des pratiques, là où les tensions apparaissent, là où les idéaux se frottent au réel.
Les ZAD : territoires d’expérimentation du commun
Les Zones à Défendre (ZAD), et en particulier celle de Notre-Dame-des-Landes, constituent sans doute l’un des laboratoires contemporains les plus significatifs.
Sur ces territoires, la solidarité ne s’est pas décrétée : elle s’est construite dans l’urgence, face à une menace commune, puis dans la durée, à travers l’organisation quotidienne. Cultures collectives, assemblées décisionnelles, partage des ressources autant de formes qui relèvent d’un mutualisme vécu.
Les écrits collectifs issus de la ZAD (Saisons. Nouvelles de la ZAD) montrent bien cette ambivalence :
- d’un côté, une intensité relationnelle rare, une capacité à inventer des formes de solidarité non marchandes
- de l’autre, des conflits internes, des asymétries implicites, des tensions entre visions politiques
Comme le dirait Edgar Morin, la ZAD est un système complexe : elle produit à la fois du lien et du conflit, de l’émancipation et de la fatigue. Elle dément toute vision idyllique, mais confirme une chose essentielle : d’autres formes de solidarité sont praticables ici et maintenant.
Les coopératives : un mutualisme institutionnalisé, mais sous tension
Dans un registre moins conflictuel, les coopératives incarnent une autre voie du mutualisme. En France, les SCOP (Sociétés coopératives et participatives) offrent un exemple intéressant : les salariés y détiennent majoritairement le capital et participent aux décisions.
Certaines expériences, comme Enercoop (fournisseur d’électricité renouvelable) ou Mobicoop (plateforme de covoiturage sans commission), tentent de conjuguer efficacité économique et gouvernance démocratique.
Mais ici, une vigilance s’impose. Le risque est celui d’une institutionnalisation qui neutralise la portée subversive du mutualisme. Une coopérative peut reproduire, à bas bruit, des logiques hiérarchiques ou productivistes. Autrement dit : le statut juridique ne garantit pas l’esprit anarchiste. La solidarité ne se décrète pas par décret, elle se cultive dans les pratiques.
Réseaux d’entraide et solidarités diffuses : l’invisible déjà-là
Peut-être faut-il chercher les formes les plus authentiques de mutualisme là où elles ne se nomment pas comme telles.
Les réseaux d’entraide informels, particulièrement visibles lors de la pandémie de Covid-19 (2020–2022), ont révélé une capacité spontanée d’auto-organisation :
- distribution alimentaire
- soutien aux personnes isolées
- mutualisation de ressources locales
Ces pratiques rejoignent ce que David Graeber identifiait comme le « communisme de base » : ces gestes ordinaires par lesquels les humains prennent soin les uns des autres sans calcul marchand. En France, des collectifs comme les Brigades de solidarité populaire illustrent cette dynamique : une solidarité directe, horizontale, souvent en marge des institutions.
Repenser la solidarité : du modèle à l’écosystème
Ce que révèlent ces exemples, c’est peut-être une limite implicite dans certaines lectures du mutualisme : la tentation de penser en termes de modèle reproductible. Or, dans une perspective proche de celle de Bernard Lahire ou de Miguel Benasayag, il serait plus juste de parler d’écosystèmes de solidarité. Chaque expérience ZAD, coopérative, réseau d’entraide est située, traversée par des contraintes spécifiques, des histoires singulières. La solidarité anarchiste n’est pas un schéma à appliquer, mais une capacité à composer avec le réel, à tisser des relations ajustées, évolutives.
Les ZAD, les coopératives, les collectifs ne sont pas des refuges hors du monde. Ils sont traversés par :
- des inégalités de capital culturel (Lahire)
- des rapports de pouvoir implicites
- des formes d’épuisement militant
Comme le rappelle Abdennour Bidar, être « tisserand » ne signifie pas seulement créer du lien, mais aussi prendre soin de la qualité de ce lien, ce qui suppose un travail réflexif constant.
Conclusion : une politique des interstices
Peut-être faut-il finalement penser la solidarité anarchiste non pas comme une alternative totale, mais comme une politique des interstices.
Dans les failles du système dominant émergent des formes de vie qui expérimentent d’autres manières d’être ensemble. Elles ne renversent pas immédiatement l’ordre établi, mais elles en déplacent les lignes, lentement, patiemment.
Comme une herbe qui pousse entre les pavés, la solidarité anarchiste est discrète mais tenace. Elle ne promet pas un monde parfait, mais elle ouvre des possibles et, ce faisant, elle transforme déjà le présent.