Quelque chose s’est fissuré. Dans nos sociétés, la confiance envers ceux qui exercent le pouvoir, politiques, institutions, experts, s’effondre doucement mais sûrement. On pourrait y voir un caprice, une mode, le signe d’une époque immature. Ce serait une erreur.
Cette méfiance a une histoire. Pendant des siècles, ce qu’on a appelé « autorité » a bien souvent servi à maintenir les gens à leur place, à leur dire quoi penser, comment travailler, comment vivre. L’État, l’école, l’hôpital, l’entreprise : toutes ces grandes institutions ont progressivement confisqué ce que les gens savaient faire par eux-mêmes, se soigner, s’éduquer, s’organiser, décider ensemble. Le penseur Ivan Illich appelait cela une « dépossession » : on vous prend votre capacité d’agir, et on vous la revend sous forme de service.
Alors, naturellement, des voix s’élèvent pour dire : assez. Des traditions de pensée, l’anarchisme, le mutualisme, les mouvements horizontaux, proposent d’organiser la vie collective sans chef, sans hiérarchie imposée, sans obéissance automatique. Et ces idées, portées par des penseurs comme Kropotkine, Proudhon ou plus récemment David Graeber, méritent d’être prises au sérieux.
Mais une question se pose honnêtement : peut-on vraiment vivre ensemble sans aucune forme d’autorité ? Et si oui, comment éviter que le vide laissé ne soit rempli par des pouvoirs encore plus discrets, encore plus difficiles à nommer ?
Autorité et domination : ce n’est pas la même chose
Commençons par distinguer deux choses que l’on confond souvent. Le mot « autorité » vient du latin augere, qui signifie « augmenter ». À l’origine, avoir de l’autorité, c’est augmenter la capacité des autres à agir, à comprendre, à décider. Pensez à quelqu’un que vous respectez profondément, non parce qu’il vous y oblige, mais parce que sa présence, ses mots, son expérience vous grandissent. C’est cela, l’autorité dans son sens premier.
La domination, c’est tout le contraire. C’est quand la relation se referme sur elle-même, quand celui qui sait impose, quand la hiérarchie se naturalise, c’est-à-dire quand elle se fait passer pour normale, inévitable, voire souhaitable. C’est quand on ne peut plus questionner, critiquer, partir.
Mais, et c’est là que les choses se compliquent, cette belle distinction risque de devenir un piège. Car dans les faits, les institutions ont toujours présenté leur domination comme une autorité légitime. Le philosophe Jacques Ellul nous mettait en garde : le système a une capacité remarquable à récupérer les critiques qu’on lui adresse et à les transformer en réforme cosmétique. Dire « il y a une bonne autorité et une mauvaise domination » peut, sans qu’on s’en rende compte, finir par justifier les hiérarchies existantes avec un peu de vocabulaire bienveillant.
Il faut donc aller plus loin. Et Michel Foucault nous y aide : le pouvoir ne disparaît jamais vraiment. Il se déplace, se déguise, se réinvente. Y compris dans les groupes qui se proclament horizontaux. Celui qui parle le mieux, qui connaît les codes, qui a fait des études, il exerce un pouvoir, même sans titre officiel. Pierre Bourdieu appelait cela le capital culturel : une forme de domination invisible, d’autant plus efficace qu’elle ne se voit pas. Ce n’est pas une raison de renoncer à l’horizontalité. C’est une raison de la pratiquer avec lucidité.
Transmettre sans dominer : c’est possible
Une des objections les plus sérieuses faites aux idées anti-autoritaires, c’est la question de la transmission. Comment une société transmet-elle ses savoirs, ses savoir-faire, ses manières de vivre ensemble, si personne n’a le droit d’enseigner, de guider, d’indiquer un chemin ?
La question est juste. Mais la réponse n’est pas : « donc il faut des professeurs, des institutions, des diplômes ». La réponse est : la transmission n’a pas besoin d’institution pour exister. Pendant des millénaires, les communautés humaines ont appris, transmis, innové, sans ministère de l’Éducation ni programme officiel. Le compagnonnage, l’apprentissage au sein des familles et des villages, les savoirs populaires : tout cela fonctionnait. Ce que l’école obligatoire a fait, c’est monopoliser la légitimité du savoir. Elle a décidé que seul ce qu’elle certifiait comptait vraiment. Ivan Illich appelait cela la « mise en école de la société » : une façon de déclarer invalides tous les savoirs qui n’ont pas reçu son tampon.
Miguel Benasayag pointe un paradoxe douloureux : nos sociétés exaltent l’autonomie individuelle, mais elles ont détruit les cadres collectifs qui permettaient de la construire vraiment. On nous dit « sois libre », mais on nous a ôté les conditions réelles de cette liberté. La solution n’est pas de restaurer l’autorité institutionnelle. C’est de redistribuer la capacité de transmission, la rendre multiple, ancrée dans les communautés, libérée du monopole de l’État et du marché.
Il y a une belle figure pour cela : le maître, au sens ancien du terme, non pas le fonctionnaire qui délivre un programme, mais celui ou celle qui accompagne une transformation. Le pédagogue Joseph Jacotot, dont Jacques Rancière a raconté l’histoire dans Le Maître ignorant, avait compris quelque chose d’essentiel : on n’enseigne pas parce qu’on est supérieur. On enseigne parce qu’on partage un chemin, temporairement, avant de s’effacer.
L’entraide : ce qui nous précède
L’une des idées les plus puissantes de la tradition anarchiste, c’est que la coopération n’est pas une belle valeur morale qu’il faudrait promouvoir. C’est une réalité biologique et sociale qui nous précède.
Kropotkine l’a montré dans son livre L’Entraide : dans la nature comme dans les sociétés humaines, la coopération est au moins aussi fondamentale que la compétition. Les espèces qui survivent et s’épanouissent ne sont pas nécessairement les plus agressives, ce sont souvent celles qui savent faire commun. David Graeber, anthropologue américain, prolonge cette idée dans Dette : 5000 ans d’histoire : sous les grands systèmes économiques et politiques, il y a un « communisme de base » qui fonctionne en permanence. Le prêt d’un outil, l’aide à un voisin, le repas partagé, ces gestes ordinaires précèdent et débordent l’État et le marché. Ils sont la trame invisible de toute vie sociale.
Ce que propose l’anti-autoritarisme dans sa version la plus convaincante, c’est donc de partir de là : non pas d’un idéal abstrait, mais de ces pratiques concrètes d’entraide, et de les organiser de façon à ce qu’elles ne soient pas écrasées par les institutions.
Cela prend des formes très diverses :
- Les ZAD (Zones à Défendre), où des communautés expérimentent une vie collective sans propriété privée ni délégation de pouvoir
- Les coopératives (comme les SCOP ou Enercoop), qui essaient d’incarner le mutualisme de Proudhon dans l’économie réelle : décider ensemble, partager les fruits du travail
- Les réseaux d’entraide qui surgissent spontanément lors des crises et que ni l’État ni le marché ne savent vraiment expliquer, ni reproduire
Ces expériences sont imparfaites, situées, parfois épuisantes. Mais elles prouvent quelque chose : qu’on peut s’organiser autrement.
Le conflit n’est pas l’ennemi
Un des angles morts des mouvements horizontaux, c’est souvent le conflit. On veut tellement se distinguer de la politique traditionnelle, ses guerres de pouvoir, ses trahisons, ses ego, qu’on finit par idéaliser le consensus. Comme si une communauté vraiment libre devrait naturellement s’accorder sur tout. C’est une illusion dangereuse. La philosophe Chantal Mouffe rappelle une vérité difficile : le politique est structuré par des désaccords irréductibles. Les intérêts divergent, les visions du monde s’affrontent, les histoires personnelles entrent en collision. Ce n’est pas un défaut de la démocratie : c’est sa matière première.
L’enjeu n’est donc pas de supprimer les conflits, ce qui ne fait jamais que les refouler, jusqu’à ce qu’ils explosent sous une forme bien plus violente. L’enjeu est de les traverser ensemble, sans se détruire. Mouffe appelle cela l’agonisme : une confrontation entre adversaires qui se reconnaissent mutuellement comme légitimes, qui acceptent de jouer un jeu commun même quand ils ne sont pas d’accord.
Dans un collectif qui se veut anti-autoritaire, cela pose des questions très concrètes. Comment décide-t-on quand on ne s’accorde pas ? Comment pose-t-on des limites sans tomber dans la coercition ? Comment reconnaît-on les pouvoirs informels, le charisme du leader non déclaré, l’influence de ceux qui maîtrisent mieux les codes, sans les laisser s’installer ?
Le convivialisme, ce courant de pensée qui cherche les conditions d’une vie bonne en commun, propose une piste : refuser l’hybris, ce mot grec qui désigne l’excès de puissance, la volonté de tout dominer. Ce refus n’est pas seulement moral : c’est un principe politique. Tout ce qui détruit le commun, qu’il s’agisse d’un État, d’une entreprise, ou d’un individu au sein d’un collectif doit être nommé et limité.
Deux façons très différentes de « faire le lien »
Quand on parle d’organisation collective, on parle inévitablement de médiations : des façons de faire le lien entre les personnes, de réguler les conflits, de transmettre les savoirs, de prendre des décisions. Or il existe deux types de médiations profondément différents et les confondre, c’est souvent là que les projets anti-autoritaires échouent.
La médiation institutionnelle, c’est celle que produisent l’État, l’école, l’hôpital, le tribunal. Elle fonctionne sur un principe simple : elle extrait une fonction du tissu vivant des relations, soigner, apprendre, juger, décider, et la confie à des spécialistes habilités. Le médecin soigne à la place de la communauté. Le juge tranche à la place des parties. Le représentant décide à la place des citoyens. Cette médiation ne relie pas vraiment : elle s’interpose. Elle crée de la dépendance là où il pourrait y avoir de la capacité. Illich était impitoyable là-dessus : chaque institution crée le besoin qu’elle prétend satisfaire. Plus on crée d’écoles, moins les gens croient qu’ils peuvent apprendre sans école. Plus on crée de médecins, moins les gens croient qu’ils peuvent prendre soin d’eux-mêmes et des leurs.
La médiation relationnelle, c’est tout autre chose. Elle ne délègue pas : elle facilite. Elle ne s’interpose pas : elle crée les conditions pour que les personnes se rencontrent, se parlent, développent ensemble leur propre capacité à agir. Elle cherche sa propre disparition, son but est de rendre ceux qu’elle accompagne capables de se passer d’elle.
Prenons des exemples concrets pour que la différence soit visible : Imaginez un conflit dans un collectif. La médiation institutionnelle appelle un médiateur professionnel extérieur, neutre, diplômé. Ce faisant, elle confirme implicitement que le collectif n’est pas capable de réguler ses propres tensions, qu’il a besoin d’un expert pour le faire à sa place. La médiation relationnelle, elle, s’appuie sur des pratiques que le collectif développe lui-même : des cercles de parole, des moments de dialogue où chacun apprend progressivement à traverser le désaccord. C’est plus lent, plus inconfortable. Mais c’est le collectif qui grandit, pas l’expert.
Autre exemple : la transmission d’un savoir. La médiation institutionnelle convoque le diplôme, la salle de classe, le programme certifié. La médiation relationnelle s’appuie sur des compagnonnages, des ateliers partagés, des espaces où chacun est tour à tour celui qui sait et celui qui apprend, sans que cette asymétrie temporaire se fige jamais en statut permanent.
Ou encore : prendre une décision collective. La médiation institutionnelle crée des représentants, des délégués, des commissions, qui captent la délibération pour la rendre « efficace », au prix de la dépossession du plus grand nombre. La médiation relationnelle invente des formes de décision directe où tout le monde reste partie prenante, assemblées tournantes, consensus modifié, même si c’est plus lent et plus exigeant.
La différence, au fond, tient à une seule question : est-ce que cette médiation augmente la capacité des gens à agir par eux-mêmes, ou est-ce qu’elle la réduit ?
Le sociologue Hartmut Rosa ajoute une dimension souvent négligée : la médiation relationnelle a besoin de temps lent. Elle ne peut pas fonctionner dans le régime d’accélération permanente qui caractérise nos sociétés. La confiance se construit lentement. La réciprocité se tisse dans la durée. Résister à l’urgence et à l’accélération est donc, en soi, un acte politique anti-autoritaire.
Faire monde depuis le bas
On touche ici à l’essentiel. Certains courants anti-autoritaires tombent dans un piège symétrique à celui qu’ils combattent : croire que la liberté surgit automatiquement dès qu’on supprime les structures visibles. Comme si l’absence de chef était suffisante pour que tout s’arrange. Ce n’est pas si simple. Edgar Morin nous rappelle que tout système vivant est une tension entre ordre et désordre. Supprimer brutalement tout ordre ne produit pas l’émancipation, cela produit un vide que remplit le plus fort, ou le plus habile à dissimuler son pouvoir. Ce qu’il faut, c’est apprendre à s’organiser depuis le bas, en faisant attention à ce que les médiations que l’on crée restent relationnelles, circulantes, auto-dissoutes. Quelques conditions concrètes pour cela :
- Des pratiques de décision partagée : non pas comme façade participative, mais comme exercice réel et rotatif du pouvoir collectif, où chacun apprend à décider avec les autres, y compris quand c’est difficile
- Des espaces pour traverser les conflits : construits à l’intérieur même du collectif, pas délégués à l’extérieur, parce que c’est en apprenant à gérer ses propres tensions qu’un collectif devient vraiment autonome
- Une attention aux corps, aux émotions, aux silences : parce que les dominations les plus tenaces passent souvent par là : qui prend la parole, qui se tait, qui est épuisé, qui rayonne
- Des rythmes délibérément lents : parce que le lien se construit dans la durée, et que la précipitation est souvent au service de ceux qui maîtrisent déjà les codes
Le philosophe Abdennour Bidar parle d’« autorisation mutuelle » : nous nous autorisons les uns les autres à exister et à agir. C’est peut-être la formule la plus juste pour décrire ce que cherche l’anti-autoritarisme relationnel. Non pas l’absence de tout lien, mais un lien qui ne soumet pas un lien qui augmente.
Conclusion : l’herbe entre les pavés
La domination et l’autorité ne sont pas la même chose. Mais cette distinction n’est utile que si elle sert à aller plus loin, pas à justifier le statu quo avec de jolis mots. Ce texte a voulu montrer une chose : pour être à la hauteur de ce qu’elle promet, la pensée anti-autoritaire doit se doter d’une réflexion rigoureuse sur le lien, la transmission et le conflit. Et surtout, elle doit savoir distinguer les médiations qui émancipent de celles qui capturent. C’est là que se joue, dans le concret de l’organisation quotidienne, la différence entre une politique qui libère et une politique qui reproduit, sous d’autres formes, ce qu’elle prétendait abolir.
L’anti-autoritarisme ouvre la voie à une politique des interstices : non pas un grand soir, non pas un système parfait qui remplacerait tous les autres, mais une multitude d’expérimentations fragiles et situées, des ZAD, des coopératives, des réseaux d’entraide, des assemblées de quartier, des compagnonnages, qui esquissent, maladroitement et vivacement, d’autres façons de faire monde. Comme une herbe qui pousse entre les pavés. Fragile, têtue, discrète. Mais réelle.
Ces formes nous rappellent que la question n’est pas : comment vivre sans aucune autorité ? Elle est : comment habiter des relations qui nous augmentent sans nous soumettre ? Et comment, patiemment, faire de cette augmentation mutuelle la forme même de notre politique.
L’antimilitarisme et pacifisme : une éthique de la relation dans un monde fragmenté