La crise de la modernité, une mutation sociale.

La modernité a été une nouvelle dynamique dans l’histoire de la philosophie occidentale, surtout en Europe occidentale et en Amérique du Nord, du 17e au 19e siècle. Les philosophes des Lumières ont marqué la période moderne avec l’apparition de l’empirisme, du rationalisme, ainsi que la révolution historique de la métaphysique, de l’épistémologie et de l’éthique occidentales. Comme le montre Serge Latouche, quel que soit l’endroit où vous partirez en vacances, vous avez de grandes chances de trouver les mêmes concepts culturels communs, qui correspondent à la culture occidentale. Celle-ci est bien plus complexe qu’une simple culture, c’est une façon de concevoir le monde, de le « comprendre » de s’imbriquer dans les autres cultures et d’en métamorphoser leurs essences. 

 

 

La société est à penser dans une dynamique d’historicité :

L’historicité de la société réside dans sa capacité à générer ses orientations sociales et culturelles à partir de son activité et à donner un sens à ces pratiques. Trois pôles sont responsables de cette recréation permanente : les modes de connaissance (capital symbolique), l’orientation politique (modèle culturel) et l’accumulation du capital (capital économique). Le conflit social se produit lorsque la classe dominante s’empare de l’historicité (c’est-à-dire de la connaissance, de la culture et du capital) au détriment du reste de la structure sociale. Ce conflit naît des personnes qui, rassemblées par des horizons de lutte communs, forment des « acteurs sociaux ». Ils ont la possibilité de se restreindre à une action collective ponctuelle ; cependant, ils peuvent aussi devenir des “mouvements sociaux” qui visent à susciter un changement social global, et ainsi avoir une historicité. Trois principes distinguent un mouvement social : le principe d’« identité » qui combat ? »), le principe d’« opposition » qui est l’adversaire? »), le principe de « totalité » pourquoi combattre? »).

 

Retour sur la création ontologique de la modernité :

La vieille cosmogonie (vision du monde) s’effondre dès la fin du XVIIe siècle et l’homme est convaincu que la technique est le moyen de trouver le bonheur : chacun devient alors libre de gérer son plaisir, ses intérêts et sa terre, érigée en objet. Le sujet de la liberté demeurera essentiel. Il est clairement évident que cette vision regroupe dans un même phonème des concepts très variés tels que l’indépendance de toute tutelle, l’absence totale de contraintes, y compris corporelles, ce qui confond nature et domination. Cependant, même si la conscience dont les psychologues parlent ne peut être représentée que chez un individu libre, il est certain que celui-ci intègre également ses éléments psychiques instinctifs en les “domesticant” afin de les utiliser de manière judicieuse pour sa liberté. En prenant en considération la sagesse de toute expérience humaine, il n’existe pas de liberté réelle qui ne soit d’abord un accord entre deux termes d’égale puissance. Autrement dit, l’être libre est celui qui sait faire l’éloge de son conflit entre Nature et Culture. Ce point revêt une importance capitale si nous souhaitons appréhender les principes fondamentaux de la Révolution sous un angle psychosociologique.

Il est d’usage, du moins en philosophie dite continentale, d’associer le phénomène de l’aliénation de l’homme par rapport au monde à l’avènement de la fin du rêve porté par l’humanisme cartésien ou la découverte métaphysique de l’homme chez Descartes. De ce point de vue, la formule du Discours de la méthode, d’après laquelle les hommes auraient désormais à se « rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », marquerait le commencement du désenchantement du monde, c’est-à-dire de ce processus par lequel l’homme occidental opère une rupture, épistémologique et métaphysique, entre, d’une part, ce qu’il est, à savoir essentiellement, pour Descartes, une substance pensante, et, d’autre part, la nature conçue comme une chose étendue dépourvue d’âme et tout entière offerte à la connaissance et à la domination scientifico-technique de l’homme, soumise à l’« arraisonnement ». Pour Descartes et le siècle des lumières donc, le raisonnement logique et l’imaginaire s’opposent (le deuxième menaçant le bon fonctionnement du premier), tout ce qui relève de la foi, de l’imaginaire ou du symbolique doit être évacué. La modernité est donc, dans ce principe, le mouvement de sortie du religieux, et donc le remplacement de la religion dans l’organisation sociale par la raison. Cela va nous mener à ce que nous connaissons comme l’institution de la science, laquelle en retour change complètement l’idée de la connaissance. La modernité est donc la création d’une vision d’un avenir utopique basé sur la raison. 

La société vue par les philosophes des Lumières présente alors l’être humain comme un individu indépendant qui se retrouve en société pour faciliter et produire ce dont on a besoin, et pour se protéger des menaces extérieures. Le mot société évoque alors une série d’images qui relèvent du monde matériel-utilitaire. Donc pour construire le meilleur des mondes, ce paradis terrestre à jamais libéré du préjugé, de la superstition et des passions correspondantes, il suffira d’organiser scientifiquement l’humanité (ce sera la formule du philosophe Renan) ou au moins, d’en proposer un modèle de fonctionnement intégralement compatible avec les exigences de la raison. C’est pourquoi dès la fin du 17e siècle, la plupart des partisans du « progrès » s’activent inlassablement pour découvrir les principes fondamentaux d’une « science de la nature humaine », autrement dit d’une « physique sociale », censé pouvoir formuler l’ensemble des lois de la mécanique humaine sur le modèle indiscutable du système de la nature établie par Newton. Les conséquences de cette hypothèse (que les philosophes appellent généralement « l’utilitarisme ») sont absolument décisives pour comprendre le monde qui est le nôtre. Il peut être important ici de souligner que l’utilitarisme est sacrificiel. C’est-à-dire que ce qui  n’est pas utile est exclu de ce qui « doit » être fait. Quand Flaubert écrit Boulevard et Pécuchet, l’année de sa mort, en 1880, Auguste Comte est décédé depuis longtemps, mais le positivisme dont il est le père n’est pas mort. Au contraire, il est devenu l’idéologie dominante de la 3eme république. On croit dans la science, dans la technique, dans le progrès, dans la culture et dans l’Etat. On y croit comme on a cru aux superstitions religieuses. On pense que la culture et la science vont sauver le monde. Cette culture occidentale a réussi à s’imposer presque partout via la science et la technique. La science et avec elle le rationalisme, devient alors un moyen des plus puissants, pour coloniser les corps et les esprits de toutes les cultures basées sur notre planète. 

L’un des principaux termes de la Modernité était « transformer la vie ». Les mouvements révolutionnaires de la Modernité n’ont pas été les seuls à avoir cette idée de transformer radicalement la vie des gens. Toute la pensée et les pratiques de cette époque partaient du principe que nous pouvions et devions transformer la vie des Hommes, malgré les Hommes. La transformation de la vie impliquait que jusqu’à présent, l’humanité avait vécu une vie fictive, une vie amoindrie ; il s’agissait de faire émerger les individus dans une véritable vie. La Rédemption était envisageable et reposait sur l’idée que lorsque les obstacles de l’oppression seront levés, les individus pourront enfin libérer leurs aspirations libertaires. De cette manière, notre existence devenait insignifiante et minable, et la seule manière de trouver la grâce aux yeux de l’Histoire était de la sacrifier afin de se rapprocher du jour du changement. Il s’agit donc de la légitimation des combats, même au prix de sacrifices considérables, au nom de la nécessité, de la raison dans l’Histoire.

Une cassure ontologique ?

Seulement l’échec du projet de la modernité (notamment avec les 2 guerres mondiales, et l’arrivées de problèmes structuraux économiques, écologiques, sociaux, ont amener avec un un discours méta, critique des récits porté par la modernité. Ce mouvement se nomme la postmodernité.  La thèse selon laquelle, d’une part, les histoires globales (appelées « méta-narration ») qui prétendent, comme le fait le marxisme, résumer toute l’histoire humaine, ne sont pas crédibles ; d’autre part, que le savoir, confondu aujourd’hui avec l’information stockée dans des bases de données et possédée par de grandes sociétés commerciales, n’est produit que pour être vendu. Le postmodernisme peut donc se définir comme une philosophie critique à l’égard du rapport moderne à la vérité. La postmodernité se manifestant comme un mouvement qui englobe la culture, l’art, la philosophie et la littérature en opposition au mouvement moderne. En soi, ce mouvement réfute tout le sérieux et la rationalité du modernisme, en plus d’être dans l’exploration totale d’une nouvelle manifestation qui accorde une attention exclusive aux formes et non au conventionnalisme. L’une des caractéristiques de cette époque qui a marqué un avant et un après dans la société est l’absence d’idéologies définies. Alors que la modernité était surtout déterminée par la rationalité, l’ordre, l’uniformité et le fait qu’il n’y a qu’une seule vérité absolue. D’autre part, la postmodernité annonce l’approbation des états émotionnels et intuitifs que l’on retrouve chez tous les êtres humains, la pluralité et la possibilité que nous puissions tous avoir une perception et une pensée différentes. 

C’est une rupture aussi significative que celle que l’humanité a traversée lors de son passage du « monde fermé » théologique du Moyen Âge à « l’univers infini » de la Modernité. Une idée était essentielle, elle représentait la logique même de la rationalité contemporaine : il était envisageable que l’Homme soit émancipé par lui-même. Nous étions convaincus que l’instruction serait un apprentissage de la liberté, que la science nous permettrait à tous d’être sains et bien portants, que toute modification ne pouvait qu’être bénéfique et meilleure, car les hommes agissaient selon ce qui leur convenait. Ces terres, ces univers promis ou dus étaient appelés de diverses manières. Dans cette perspective déterministe et évolutive d’un individu en quête d’un avenir certain, tous les projets, même les plus opposés, étaient accomplis au nom du Bien. Au temps de la modernité, il y avait ce qu’on pouvait qualifier d’un impératif d’universalité : tout projet avait pour objectif non seulement une totalité (un tout) à venir, mais il devait s’adresser à la totalité des hommes et des femmes.

Face à une vision culturelle fortement postmoderne, la politique, n’ayant plus de récit structurant c’est retrouvé à s’appuyer et se reposer sur un discours de plus en plus basé sur d’un côté les techniques de communications et de l’autre, l’expertise technocratique, majoritairement financière. 

Une mutation ontologique, vers la postmodernité

Il est indéniable, par la suite, que cette tour de Babel rationaliste s’est effondrée, plongeant ainsi dans sa chute l’idée que l’histoire a un sens unique, que la vérité est toujours en avant et à dévoiler. Cependant, de nos jours, lorsque l’on se penche sur certains échecs qui ont marqué cette voie, ces explications ne suscitent plus d’intérêt, elles ne sont plus utilisées comme des raisonnements, car c’est la logique même qui sous-tendait cette rationalité, la logique déterministe, qui a éclaté.

 Lorsque cette logique dialectique ou métaphysique se brise, nous identifions trois sources, trois discours paradoxaux qui, depuis le début du siècle, cohabitaient avec leur charge subversive à côté du discours déterministe.

Ces trois sources sont, sans priorité particulière :

  • La psychanalyse avec Freud Au début du siècle, l’exploration de l’inconscient renforce le moi et la prise de conscience de la position privilégiée où les lumières les avaient placés.

Cependant, Freud ressentit de la crainte quant aux répercussions philosophico-épistémologiques de la théorie qu’il avait élaborée. La preuve en est qu’il affirme qu’il croit fermement à un jour où la pharmacologie pourra guérir “scientificquement” les psychoses, névroses et perversions, le jour où le déterminisme sera à nouveau en vigueur.

  • La deuxième est la physique quantique. Dans son article sur les photons (1905), Einstein dévoile les bases mêmes des distinctions entre énergie et matière. Ensuite, la physique quantique doit faire appel à l’indiscernable au lieu du réel.

Einstein fut également effrayé par cette découverte et écrivit : « Cependant, Dieu ne joue pas aux dés », ce qui signifiait que le déterminisme reviendrait un jour au cœur de la physique.

  • La troisième source est la source politique et, plus précisément, la source révolutionnaire. Le marxisme ne se limite pas à une analyse du capitalisme, il est principalement une théorie de l’émancipation qui, en se basant sur les avancées scientifiques de l’époque, établit le divorce de l’homme avec toute loi dite naturelle qui le régit. Il serait absurde, même aujourd’hui, de ne pas tenir compte du marxisme dans l’analyse des forces en présence, même si (les événements étant l’« alibi de l’histoire » et les individus le « produit de leur classe », l’histoire étant celle « des forces productives », véritable nouvelle nature pour les êtres humains), nous nous retrouvons grâce à lui dans le déterminisme historique et téléologique.

Quelles ont été les conséquences de l’éclatement de cette logique ?

Avant cette effondrement, on pensait que les individus pouvaient justifier leurs actions en se basant sur une lecture du réel ou de la nature. Ce genre de morale était soumis à un registre de nécessités externes. Avec cette chute, il n’y a plus la possibilité d’une certaine interprétation scientifique qui voyait le réel comme un être déjà présent, une sorte de continent noir à éclairer. L’idée que la subjectivité se trouve dans une vision fragmentaire qu’un individu ou un groupe peuvent avoir d’une totalité déjà présente et qui existe au-delà de leurs actions est également perdue. Dans cette optique, on peut citer les écrits d’Edgar Morin qui affirme qu’« il est nécessaire de renoncer à tout espoir de fonder la raison sur la seule logique » et qui ajoute que « la véritable rationalité reconnaît ses limites et est capable de les gérer (méta-point de vue), donc de les dépasser d’une certaine façon tout en reconnaissant un au-delà irrationalisable ».

Dès lors, ce Réel rationnel, dont il était nécessaire de dévoiler les lois qui le déterminent, se substitue à un Réel plus obscur, plus opaque. De la même manière que les erreurs commises, les lapsus, les mots d’esprit ou le délire ne doivent pas être interprétés comme des erreurs à rectifier ou à normaliser, mais doivent être considérés comme un élément existant, celui de la perception ou, pour mieux dire, l’inscription du sujet sans fin. Il est possible de penser que nous passons du Réel rationnel de la Modernité à un Réel stochastique, c’est-à-dire soumis au hasard, mais il serait peut-être judicieux d’utiliser le concept d’« erratique ». (Qui est instable, ne manifeste aucune tendance cohérente) pour qualifier un Réel qui permet de penser avec une approche rationnelle le radicalement nouveau.

 

Quelles réactions face à cette mutation ?

Une des réactions est la réaction intégriste. Le discours intégriste fait partie de ce que nous pourrions nommer les discours restaurateurs. Tandis que les sujets, en s’inscrivant dans la pensée critique, après avoir repéré un point de non sens dans le sens commun dominant s’engagent en proposant une voie alternative, le discours restaurateur, s’insurgeant contre toute tentative d’autre chose, propose en revanche de revenir à un ordre qu’il estime naturel (royaume de dieu, monarchisme de droit divin, création d’un homme pur…). Le discours intégriste n’a retenu de la Modernité que la volonté et la passion, mais il refuse tous les rapprochements avec la Raison. C’est pourquoi, en ce qui concerne le fascisme ou l’intégrisme religieux, toute rationalisation est inutile, car il s’agit de discours aux instances pulsionnelles.

Contrairement au discours intégriste, les discours postmodernes se réclament du pessimisme de la Raison et condamnent définitivement la volonté qui poussait à la recherche de l’Utopie. Les postmodernes et, parmi eux, les nouveaux penseurs, se démarquent contre l’universalisme et la totalisation. En réaction aux projets révolutionnaires qui, fondés sur la Modernité, prévoyaient la fin de l’histoire dans un avenir lointain, ils ont constaté que, au nom de cette véritable vie qui transcenderait les projets révolutionnaires, un certain nombre de barbaries avaient été commises. Ils ont conclu que ce n’est pas la logique d’une fin de l’histoire comme une totalité totalisante qu’il fallait abandonner, mais plutôt tout espoir de changement social. Selon les philosophes récents, toute utopie ne peut aboutir qu’au totalitarisme, l’horizon indépassable étant « le présent d’aujourd’hui ».

La gestion des petits problèmes de la planète se manifeste de manière spectaculaire grâce aux différentes organisations humanitaires sans frontières. En affirmant que le présent est inépuisable, nos chers réalistes établissent les situations de manière à ce que, par exemple, les pays du Tiers-monde soient pauvres, les pays occidentaux soient riches, et ce qui n’est que le produit d’une structure de production soit présenté comme tout naturel. En affichant au citoyen spectateur que le Tiers-monde est pauvre au même titre que la Terre est ronde, on donne à cette situation une dimension intouchable ; grâce à des spots télévisés et des déclarations d’experts de différents ordres, on justifie le désengagement et la déresponsabilisation du citoyen-spectateur. Dans une société axée sur la réalité et la gestion, la Res Publica est devenue Res Technica, tout ce qui devrait être lié à la vie des individus et des sociétés est devenu une question technique (écologie, bioéthique, économie…).

 

Source : 

Analyse venant des réponses, structurant le collectif magrétout

 

La suite ici :

Analyse rapide de la postmodernité

 

des réflexions complémentaires :  

Analyse du nouvel individu contemporain

Penser le présent, pour construire l’avenir : une réflexion du changement